
J’ai demandé souvent à la Mère de parler de son enfance.
Elle me raconte :
Enfant, elle se cachait pour faire de la gymnastique, dans un coin du jardin ;
le jardin n’était pas séparé des champs et des bocages et la forêt était si proche
et menaçante que l’hiver, elle entendait les hurlements des loups.
Dans la maison, les ouvriers agricoles s’attablaient à midi au repas des maîtres ;
le soir, tout était emmuré, et sombre, et sa mère lisait la Bible à voix basse.
« Mes parents étaient très pieux », ajoute-t-elle, une vertu dont elle se régale
d’être dépourvue. Après la lecture, les parents se couchaient très tôt.
« Un jour un cirque arriva, par le train », c’est le détail qu’elle me donna :
à quelle gare s’arrêta-t-il ? Pas dans le village qu’une seule grande rue courbe,
en dévers traversait – peut-être dans la bourgade voisine, de l’autre côté de la forêt,
à six ou sept kilomètres ; et où s’installa-t-il ? Ses parents refusèrent de l’emmener, dit-elle : alors durant leur sommeil, elle quittait chaque nuit sa chambre, pour rejoindre les Bohémiens et les Tziganes, et en rapportait de nouvelles acrobaties qu’elle répétait toute seule, dans le coin du jardin.
Elle me parla de feu, de rondes et de danses, de musiques, de violons, de la joie
des Bohémiens, de ses cheveux blonds devant le feu.
Elle me dit qu’elle rêvait que les Saltimbanques l’emportent avec eux,
et peut-être avait-elle pensé qu’ils voulaient la garder.
Souvenirs d’enfance récités ce soir-là, deux heures durant, sur un fil tendu,
sans se tromper, ni hésiter, ni trébucher, et observant, un instant,
les reflets troubles et écarlates des bouteilles de vin posées entre nous,
comme si un génie échoué, engourdi et perdu, s’était laissé avaler,
je comprends que depuis le début, elle me parle d’un rêve.
Elle est arrivée à Paris, elle a quinze ans, et si les Saltimbanques
ne l’ont pas emportée avec eux, elle débarque, gare Montparnasse,
comme si elle s’était échappée. J’écoute la suite de son récit, minutieux, déroulé
pas à pas : elle parle d’elle comme d’une petite vachère, et c’est un tour,
celui d’un escamoteur. Pour quelle raison est-elle montée à Paris ? C’est un secret qu’elle n’a pas oublié, que le conte a pour charge d’enfermer.
Naïve et perdue, promise à devenir une petite bonne, venue se présenter
pour une place, elle me dit s’être sauvée des griffes de mères maquerelles :
je feins la surprise, je l’interroge, son récit ne vacille pas, je sais qu’elle tient
dans ses mains, friandise qu’elle tend et lasso qu’elle resserre.
Mais il n’y a pas eu de traversées de la Forêt, la nuit, ni de cheveux blonds
plus intenses que le feu et les rondes. Elle me tend une nouvelle photographie :
une Saltimbanque, celle de la danseuse nue – Pigalle, le Bal Tabarin,
d’autres noms que j’ai oubliés, entourée d’autres danseuses nues.
Elle pose pour le Studio d’Arcourt. Elle me parle de ses acrobaties et
d’un trapéziste russe, au Cirque d’Hiver, Iuli Bryner.
Elle m’a souvent montré d’autres photographies, elles sont dédicacées.
Histoires auxquelles je n’ai pas prêté attention lorsqu’elle me les racontait,
des années avant cette soirée, Marcel Cerdan, Edith Piaf, Michèle Morgan,
Jean Gabin, Michel Simon…



(2021)