une feuille une lame


Marcher la nuit,
jusqu’à permuter –

D’elle, le don de sa chair labile,  immédiat,
l’état en lequel elle se transmue afin que nous puissions

nous apparaître,

Moi-même divisé entre le poids léger de mes pas
et l’oscillation devenue imperceptible de mon corps,

j’absorbe les amples revers de son souffle,

Sensation de mon corps,
délié du poids, libéré de l’effort,
pas après pas ;
mon corps éprouvé hors de moi : devenu aussi simple que la nuit, semblable à elle – qui reconnaitrait sa forme, sa présence ?

Maintenant apparenté à
sa matière tangible, aérienne, sonore

Rien ne nous oppose sa force, ni une quelconque résistance,

Nuit, sa propre respiration passée dans les mouvements de mon corps – fondue en lui,

large, infinie, tangible,
insinuée, nébuleuse,
battant par
les yeux, les poumons, les muscles, la salive,

Grande bruissante !

Jusqu’à notre lente dissolution réciproque,
notre appariement scellé :

je peux dire
notre chair,

enfin atteinte

Je n’ai cessé d’avoir ce mot – chair –   
à l’esprit  chaque fois désirant
entamer la nuit,

(à chaque fois, est venue ou s’est refusée la nuit en laquelle être respiré)

Chair pour la feuille dont la lame est si mince.

Et
qui tient cette autre feuille aux bords entiers,
sans doute lancéolée,
haute comme une porte
ou une épaule,
quels doigts en font pivoter le pétiole ?

De quel côté sommes-nous
l’un et l’autre,
dans la chair incessamment
rescindée, renaissante ?


.

2/5 septembre 2026

Pour la nuit

Pour la nuit surprise, nue,
la nuit éparse en son intrigue –

Longues fougères vibratiles
prises dans la privation de perspective, la solution de l’espace –

Poumons,
l’apprêt du tableau en lequel toutes choses
apparaissent ressuyées –

Dans l’agitation des plus hautes branches et la trêve,

les galeries de la nuit, les chemins vers l’esquisse ultime, inaboutie –

Le langage de la nuit dans l’effacement des cimes, syllabes fondues –

Le pli de l’espace sur lui-même,
la montée de l’espace dans une éclosion lente, libre de toute forme,

L’injection d’un liquide sombre dans les veines,

L’étrange incarnation des choses dans celles
qui sont seulement le plus proches,

dont on ne distingue que le port et la matière ligneuse,
l’emmêlement rigide et les images brouillées –

Une soudaine apparition, la sensation ténue de panique,
d’une menace :

où se tient-elle – entre l’esprit et la chose ?

— Quelle est cette gangue serrée autour de mon coeur,
la chose que je ne puis dire – dont libre, la nuit est le fruit ?

— Crois-tu que la nuit puisse ainsi tenir en toi, toute la phrase complète ?

les blés sont presque rouges


Je crois connaître par cœur cette campagne,
à l’automne démembrée :
terre vaine, fertile, soumise, épuisée,

Terre ce dernier soir avant le solstice d’été
engrossée –

les blés sont presque rouges, en ondulation lente –

je dis rouge (le vent est absent) pour la couleur sans nom,
pour déraciner le mot qui ne vient pas
(comment rendre cette couleur qui ternit, ni ambre, ni miel ?)

C’est l’instant précis d’une tension,
d’un débordement :
une surabondance faite pourtant de peu de choses,
un lien intérieur entre les choses dehors (le “paysage”),
un rapport entre les masses, les plans, et
la répartition de la lumière :

j’aimerais la voir en la vision que je cherche à restituer,
sa montée, et son versement précis…

Je m’approche en pensant aux rangées de blés,
à la terre sombre de laquelle s’élèvent les tiges,
à une ombre rase et étroite entre les plants –
à l’ombre hérissée,
aux fils infinis de l’ombre tendus entre les tiges.

Dans mon cœur, cet état commencé par le silence :
être soulevé du dehors –
ayant surpris les choses un instant se réajuster :
un mouvement décelant les jours entre les masses,

les blés sont presque rouges,
quatre mots pour forer,

pour l’écart à retrouver


19 /22 juin 26. Saint-Léry, Morbihan.