Les lichens couvrent d’écailles légères, couleur de bronze pâle les murets –
Pierres sèches, qui sont le trait et le mètre et l’arpent, la trame robuste dont la forme ne peut être devinée, les membranes qui serrent la terre – ses aires jointes, qui serait demeurée sans forme, ni défense, sans remparts ni obstacles,
La grande étoffe respirante –
Et par l’ombre verticale du corps, comme s’il était le point nœud de la couture, ou encore, la clé de voûte, se croisent les lignes cardinales, en purs angles droits,
par vos épaules et vos yeux, par votre corps passées, comme dans une eau étale et claire, ses lignes illimitées et franches, l’espace incessamment sorti de lui-même,
Tu me dis :
— Mon rêve fut de danser, comme les plis défaits qui ont abandonné l’étoffe – légère et libre, que l’on étire à quatre mains, le drap ouvert suspendu entre les mains qui le tendent – l’espace posé en lignes orthogonales
Oeuvres d’Alice Freytet, Musée Henri Martin, Cahors
les collines s’élèvent, s’ajustent – rabotées, demeurées inégales, leurs surfaces écorchées sont anormalement dorées : chaumes, terre asséchée, couleur de paille, d’argile sèche, d’herbe pâle
Sous le ciel limpide, immobile inaltéré,
Une main mouvante et le bras, soulèvent l’étoffe, la rehausse : les reliefs amplement se déplient – fronces qui fondent, bossages adoucis qui s’alignent, longues lignes de crêtes,
Passage de l’air sous l’étoffe.
Dans les cahots de la marche, le souffle sous la terre, regardée de loin, porté vers moi :
la mante qu’elle soulève et tire, ajustée, flottante –
dont l’œil ne voit pas les infimes mouvements ni les rehauts, entre deux clignements, entre deux halenées.
Terre qui invisiblement se couvre et se dénude :
Quel serait l’instant où apparaitrait nue la terre – telle à la source ininterrompue l’eau s’apprêtant – avant son essor, sa première torsade, son tintement, visible, simple et forte, sa course transparente, inentamée ?
La terre nue ici, Clunisois, Ombrie, en cet instant l’offrande déposée, lumineuse comme les étendues des chaumes, l’herbe sèche sur les pentes, que bordent, persévérants, les arbres,
L’instant nu, les chemins pris, d’une scission et d’une rejonction de soi : parcourir une autre terre, qui est celle-ci, promise,
Petite Ombrie, terre du Poverello*, Ombres échangées de l’une dans l’autre, lumière égale,
Louange pour être soi emporté, comme l’eau mobile en son lit, aveugle, déliée, sans reflet d’elle-même, calque parfait, exactitude du mouvement.
Ici, même sans les cyprès ni les rangées de vignes à flancs, ni les oliviers aux feuilles couleur de bronze, ni les hauteurs aussi puissantes que des dômes,
Les pas vous conduisent vers l’état solide de la lumière : feuilles d’or, hauts-reliefs ; de toutes formes, bossages courbes saillies, l’ombre effacée.
Les pieds presque nus, tant j’ai marché longtemps – la quête des bêtes et des troupeaux patiente, et vaine toutefois, l’objectif en guise de livres d’heures,
Cet accommodement précis faisant que sans ombre, la lumière vous épargne, vous entoure,
Sans doute encore insuffisamment dépris, pour que sans lien ni boucle ni reflet la louange soit appariement, et silence
Nous avons vu les ciels de l’Ombrie, comme ils reposent, versés purs d’une grande coupe immobile.
A l’aube, le ciel s’élève, presque transparent ; une mer immobile, muette, et retenue.
A midi, le ciel est intense et doux, le soleil dur : sa force est atténuée par la teinte que prend le ciel – lumineux, léger et subtilement mobile, bordé par les montagnes.
Depuis les hauteurs du Monte Subasio, les montagnes sont d’abord de grands talus d’or en pentes douces, au-dessus des champs, des plantations d’oliviers et de cyprès, des alignements de la vigne ; au-dessus d’elles, de grandes bosses, arides et sèches, aux larges sommets pelés ; et au loin, au-dessus de forêts d’yeuses et de hêtres, une enceinte vieille et presque effacée à midi, une grande circonférence pierreuse, affaissée sous le ciel, tel un amas d’étoffes rêches et bleues, l’ombre en leurs plis rompus ; le ciel est léger, une toile tendue, tendre et polie, dépourvue de plis : une toile repliée sur elle-même par le geste doux et lent d’un bras qui l’aurait doublée, glissé entre deux épaisseurs pour les lisser, en éprouver la douceur sur la peau et la pleine pureté du bleu – pour le passage d’une coulée entre ses feuilles dociles : la montée d’une grande pâleur au zénith.
Nous avons gravi le Monte Subasio pour rejoindre Assisi. Les pentes pelées sont couvertes de pierres roses, affleurant au sol, et sonores. La montagne est empierrée, une attrition continue à ses flancs, ses replats et ses sentes, la mise à jour de sa propre matière, morcelée, dispersée, blanche, rose et drue, avant les premières hauteurs.
A peine creusés, les chemins sont pâles et lents, tirés entre des herbes rases, sèches, dorées, et une grande foison de têtes bleutées hérissées sous le ciel pur ; des calices de feuilles raides, pointées comme des étoiles ouvertes : ce sont les panicauts, posés au-dessus de leurs feuilles dentelées, alignés selon des portées secrètes, égarés en assemblées confuses. Partout, des bosquets de grands genévriers, aux fruits noirs et secs comme de vieilles offrandes, denses de leurs branches sombres, donnent une ombre courte au-dessus des lignes de pierres et des prairies brûlées.
Ailleurs, les sentiers contournent de grandes et profondes dépressions en forme de mortier, ridées ou rayées à l’intérieur, jusqu’à leur fonds, par une sente circulaire.
Nous nous sommes posés entre les branches des chênes verts : elles sont ouvertes, basses, tortueuses. Nous sommes adossés à la naissance de leurs bras levés, à leurs aisselles rugueuses, entre leurs branches solides et douces, dans l’élévation de leurs bras offrant une ombre déchirée sur le sol âpre et coupant.
Nous avons pris le chemin d’Assise.
Le soleil frémissait, fondant comme une buée.
Nous avons franchi les murailles de la vieille Hispellum : la ville nous était apparue sur son éminence, derrière les rideaux de ses cyprès, toute blanche, plantée d’arbres en son cœur, ceinte d’arcs et de portes antiques, comme une petite Jérusalem.
Ce chemin en sortant du monastère, je choisis à main droite, la longue pente sous le berceau des arbres et des ronciers qui se sont joints en un arc parfait au-dessus de l’allée ; de l’autre côté, une route étroite, des champs, les troupeaux enclos et le fourrage ; une vue à laquelle sera semblable sans doute, celle que je trouverai ; à cause des collines plus hautes qui nous entourent, où que l’on soit.
Un faufil au faîte des versants, qui les maintient serrés, un peu ; de part et d’autre, les champs sont géométriquement délimités par des haies vives (taillis, arbres) assez épaisses pour contenir d’autres sentiers : on le voit en contrebas : une fois suffisamment éloigné, ou la seconde fois que l’on a traversé ces collines,
des angles droits, des lignes, comme si les champs se superposaient ; on devine le départ d’un sentier : les sillons longeant une haie s’interrompent à l’extrémité d’une pâture devant un taillis plus large, plus sombre,
Les périmètres des champs sont comme des frontières sur une carte relevée, des frontières denses, des refuges, angles, lignes qui sont des passages sur les côtés,
Leurs surfaces sont rugueuses et tendres, également pelées et lumineuses : herbes rases, chaumes, épis étêtés, prairies chaudes, herbages cassants.
Le don de la chaleur, de l’oubli. Le don de la sècheresse qui révèle
les mêmes états, partout, une même étendue sans bord, posée sur les pentes aux fronces grossières ; (ne devrais-je pas dire en-dessous ?)
secs et drus, chatoyants et presque blancs, la terre en ses ors,
Les arbres, les ronces, les hautes friches et au loin la brume matinale – suspendue, blanche comme une laine précieuse, foulée sur les collines, et au-dessus des herbes ; comme la rosée déposée partout autour de moi, larmes fraiches dans l’ombre,
Masquent les emprises de l’autoroute et de la ligne ferroviaire à grande vitesse, saignées encore silencieuses, un peu, tranchées qui se remplissent, ablation ; plus précisément résection : l’espace n’est pas contiguë à lui- même – un no man’s land, infranchissable,
Sous les collines neigeuses du matin d’août, il serait Laudes, si je n’étais pas seul.
Laudes : seconde des Heures canoniales, qui suit Matines, composée de psaumes et de cantiques à la louange de Dieu. De Laudes, louanges.
D’elle, le don de sa chair labile, immédiat, l’état en lequel elle se transmue afin que nous puissions
nous apparaître,
Moi-même divisé entre le poids léger de mes pas et l’oscillation devenue imperceptible de mon corps,
j’absorbe les amples revers de son souffle,
Sensation de mon corps, délié du poids, libéré de l’effort, pas après pas ; mon corps éprouvé hors de moi : devenu aussi simple que la nuit, semblable à elle – qui reconnaitrait sa forme, sa présence ?
Maintenant apparenté à sa matière tangible, aérienne, sonore
Rien ne nous oppose sa force, ni une quelconque résistance,
Nuit, sa propre respiration passée dans les mouvements de mon corps – fondue en lui,
large, infinie, tangible, insinuée, nébuleuse, battant par les yeux, les poumons, les muscles, la salive,
Je n’ai cessé d’avoir ce mot – chair – à l’esprit chaque fois désirant entamer la nuit,
(à chaque fois, est venue ou s’est refusée la nuit en laquelle être respiré)
Chair pour la feuille dont la lame est si mince.
Et qui tient cette autre feuille aux bords entiers, sans doute lancéolée, haute comme une porte ou une épaule, quels doigts en font pivoter le pétiole ?
De quel côté sommes-nous l’un et l’autre, dans la chair incessamment rescindée, renaissante ?
La ville en chantier le ciel est brûlant et mat, gris, sans ombre ni soleil, la ville s’expose nue, crue et sévère, je ne voulais me souvenir que des couleurs obsédantes de ses façades – ocre, jaune, brique, rose, gris : des taches géométriques et ordonnées – mon regard est-il brouillé / est-il figé ?
Quelle sera la figure du souvenir ?
Temps de la marche – que les mots saisissent-ils, qui affluent maladroitement ? Ils sont dans la nasse mobile du corps aveuglée, insaisissable, irrasasiée ; le regard ne choisit pas, ne se fige pas –
Regarder, comme un tissu glisse hors de la vue : vous êtes dans le tissu,
II.
Chantier général – excavations, percées – conduits palissades – creusements, bâches – rubans, cônes, plots, barrières – profusion de signaux, passages et détroits pour la foule – décor ininterrompu, les façades aux couleurs répétées,
La ville semble avoir toujours existé avant elle – ou contre elle, chargée, encombrée et incomplète, insatiable, elle ne cesse de se prélever
sur elle-même pour s’ériger, se poursuivre –
briques – fondations, murs : sasubsistance,
Gisent encore d’autres morceaux de ville, sous elle, lambeaux fragments reliefs épaves débris fondations,
La ville ne cesse de croître par en-dessous – au-dessus – en largeur – par accumulation, par le vide à sa surface –
La sensation exacte : cette ville est comme un magma –
Je me dis : elle ne cesse de se reproduire – telle une bête – la Louve – Lupa – de se fouiller, de pousser, se cracher, se diviser et se distendre, comme se vautrer en elle-même – ses fondations ses murs – sa faim – ses entrailles / se dévorer elle-même,
Toutes constructions pour devenir vestiges – emphase, monumentalité –
(l’espace est demesuré, vide, presque impossible à traverser autour de Saint-Jean de Latran.)
III.
Tout est construit vite, comme si le temps manquait, était resté à l’arrière, ne s’écoulait que difficilement – la ville se creuse, se déjette, se vide par ce qu’elle se prend, utilise et rejette – creuser expulser construire se passent très vite,
Vitesse à laquelle ajouter la seule visible (hormis celles des véhicules, dont les klaxons sont agressifs, irritante) : la vitesse à laquelle ce qui est construit si précipitamment se dégrade –
Dans les couloirs d’une ligne de métro, je m’égare volontairement entre Piazza di Spagna et une sortie par laquelle je suis expulsé en plein soleil, Piazza Pinciana ; dix minutes à marcher dans les couloirs déserts –
Courir sur de très longs escalators qui se déroulent pour moi seul – dans un monde oublié, à peine regardable – en pleine lumière – lumières étirées – lumières vides – lumières hospitalières – (une salle d’opération), les carrelages démontés, le crépi humide, la crasse – l’inachèvement –
Taches interrompues – je me dis : maintenance impossible – trop de choses à la fois / la Louve ne cesse de croître,
(J’ai eu l’idée bête de passer un doigt sur les vitres du métro à La Garbatella ; l’index est resté couvert d’une suie tenace, épaisse – j’ai pensé : depuis combien de temps – se mesure-t-il ?)
Se donner l’air de tenir / tenir jusqu’à ne plus tenir
IV.
Ne pas parler de la ville ; elle n’est pas une personne ; elle n’est pas le sujet d’un verbe.
Qui agit ? Les forces qui se sont jouées des hommes qui ont joué avec elles ?
Le chaos et la beauté se reflètent partout, ensemble, dans le même miroir.
V.
Les photographies en noir et blanc, d’Ostiense, Portuense, Testaccio…
Comme un pli d’ombre de la ville, retiré –
Puis-je dire que j’ignore ce que j’ai ressenti – reflet de ce qui n’est plus, jamais ne fut pour moi – jusqu’à venir me faire face, doucement –comme la perte d’un monde auquel je suis étranger : que vient-il tirer de moi ?
Les photographies datent d’un siècle, ou moins : les flux vitaux, épais, sanguins, et les nerfs de la ville,
– électricité gaz viande magasins généraux – qui ne se voient pas, que la ville ne montre pas :
sa véritable subsistance,
Gazomètre, port, centrale électrique, abattoirs – que la ville soit vivable – vestiges déjà effacés, plus vite que le reste :
Thermes, Cirques, Palais, nécropoles –
Il m’est poignant de penser aux vies passées là : elles ne sont pas enfouies, ni disparues, inertes non plus,
passées dans une ville plus humble, plus mystérieuse, vivante.
1. Marcher lentement durant la montée – je pense : un balancement du corps ; je pense : il n’y a pas de lexique pour cet acte : l’effort extérieur, la sensation du corps devant mesurer sa dépense, légèrement entravé.
Ressentant une familière résistance, je me dis mon coeur indiscipliné, pour l’impossibilité de dompter mon corps ; il est rétif à toute répétition.
2. Sur le chemin, des touffes herbes asséchées ressemblent à l’aile décomposée d’un oiseau.
Les oyats aux épis lumineux vus de loin, ensemble si légèrement ondulent, impondérables – s’il était une neige d’or pâle coulant à leur têtes, ou bien s’évaporant.
Les pierres roulent sous les pieds ; attendent ; elles sont blanches et noires : l’ombre est fixée à certaines de leurs faces.
3. L’étagement des collines aux sommets larges, nus et ronds ; toutes rebondies.
Une longue étoffe face à nous, pierreuse, s’élevant sans bris ni faille. Tu me parles de vagues ; j’imagine leur profil, devant nous superposées dans une suite de courbes, comme les lignes d’un dessin.
Tu les comptes. Tu me dis : « Cinq lignes en dessous des sommets. »
4. L’envie est dans l’instant de s’écouler en leurs rondeurs, leurs creux – ils sont tous apparents, à peine obscurcis : être soi-même une ombre liquide ; glisser par tous les sentiers, se ramifier : au même moment, depuis le même point de vue, les doigts se divisent, les bras se tendent ; les yeux parcourent la trame des fils courant à tous les flancs. Ils sont tirés depuis le visage.
Je te regarde : en marchant, tu écartes les bras, tu chantes. Je t’écoute.
5. Allongé, je contemple le passage des nuages, si rapide, l’ombre immense sur les champs, les piémonts, comme l’ire d’un dieu impatient dans les mouvements de l’herbe, retournant les pierres, se jetant sur les roches saillantes, ou le frayage d’une bête aveugle, ou le passage la main sur la courbe d’un corps insensible ; elle se dissout, perd sa forme de main ; se reforme dans l’instant, à peine plus haut
6. Tel un linge posé sur le visage, afin que s’impriment les traits de l’ombre – tourné vers nos yeux : l’herbe, les églantiers, le nerprun, les pierriers, d’autres arbres épars, les roches, toutes proéminentes, des collines – chairs silencieuses, majestueuses.
7. La puissance du vent sur les hauteurs – leurs vastes rondeurs steppiques – s’allonger n’y change rien – le vent si fort, comme le temps passerait brusquement d’un instant à l’autre, le vent aussi immatériel et violent que le temps (le temps dans ses élans, ses heurts, ses voltes.)
8. Toi aussi, mon frère le vent, au souffle perpétuellement désaccordé, incapable de compter, te mesurer – te décompter à toi-même. «Loué sois-tu, mon Seigneur, pour frère Vent, et pour l’air et pour les nuages,pour l’azur calme et tous les temps : grâce à eux tu maintiens en vie toutesles créatures.» *
9. Se peut-il qu’un nuage blanc aussi lumineux, aussi angélique soit aussi inquiétant en sa forme ? Je vois un relief abrupt ; les franges ensoleillés, dénouées, bientôt fondues – pure lumière ; les falaises blanches qui le délimitent, le compriment, des strates d’air et d’eau gelée ; quelle grande faute que j’ai oubliée, qu’il me montre, en pleine lumière ?
10. Le chant de la caille des blés : petites bulles d’eau dans son gosier, qu’elle fait glousser dans son bec. Elle se tait à notre passage. Grincements pour les hirondelles. Le chant infatigable des fauvettes, noires et blanches.
11. Sur le sommet planté d’une croix, dans l’axe d’une première branche, au loin distinctement – s’alignent les deux vestiges que nous sommes venus contempler, que trop près nous ne pouvions voir entiers, séparés. Dans l’axe de l’autre branche, le village d’où nous sommes venus, derrière d’autres sommets. Il faudrait désirer être fixés ici, ne plus bouger de ce crâne herbu.
12. L’ombre des nuages se déchire sur le sol, sous le ciel entrouvert. Les sommets apparaissent plus nus, plus rudes, âpres, gris, tourmentés. Leurs fronts sévères infiniment, ridés, infiniment précis, lointains, inaccessibles. Une surrection de la roche en elle-même. Liant les cimes au regard, l’image d’un éclair
Abruzzes. Rocca Calascio
.Sommet de la Croix .«Mon cœur indiscipliné »: David Copperfield, Charles Dickens * Cantique des créatures. François d’Assise.
I. Marchant vers deux lacs, que j’imagine enfouis, à une distance que j’ignore, devinant la forme des collines A la manière dont elles sont assemblées autour d’eux,
telle la main lorsqu’elle éprouve le plaisir d’être guidée par des courbes successives – et l’esprit, la sensation du corps soulevé par la caresse – et le regard, l’inépuisable ondulation où chuter et se lancer – leur battement.
Marchant dans la divination du plaisir à venir, conduits à présent à l’exact alignement :
Le seuil lointain abaissé, la forme du passage apparue : roches sur le sommet, en un sombre déchirement, indistinctes – le seuil ouvert, la plaine.
Une eau large, très lentement remuée, glissée jusqu’à nous, qui se recourbe –
À présent nous voilà tirés vers le seuil là-haut, privés de poids ; l’herbe fuit devant nous, entrainés, comme dans une barque halée –
les bords de la vallée s’écartent doucement ; montés à ses flancs, parmi chaumes et chardons, creusés par les sabots des bêtes – (nous y posons nos pas) j’imagine en regardant
la courbe large du synclinal
Qu’il doit exister une ligne par laquelle pourrait passer le fil d’un ruisseau : une couture légère, sinueuse, exacte – un trait équidistant – de sorte qu’elle partage la vallée tout son long en deux parties égales
Parmi les troupeaux : bêtes éparses, nombreuses – indifférentes ; les plus proches lèvent brièvement leurs mufles interrogants vers nous.
Le souffle des herbes ensemble jusqu’à nos mains, nous-mêmes nous hissant jusqu’au pas, notre barque emplie de l’eau qui la berce ; vagues montées les unes sur les autres qui nous portent.
Le chemin s’étrécit au nœud du sentier, tourné vers le sommet.
Nous sommes et la barque et l’eau indistinctement
et la vallée dont nous avons gagné la passe est eau et barque indistinctement.
II. Une grange cistercienne, au sommet – les pierres disposées – grises, de couleur semblable à celle des parois des grands sommets, apparus.
Nous occupons l’espace vide, comme en un jeu, posant nos mains sur les pans de mur les plus hauts, les façades ébauchées.
Je ne sais plus : sommes-nous montés, sommes-nous descendus – me souvenant de notre bercement, des pentes nues, rauques ; de l’espace élargi ; de chants d’oiseaux – signes à présent perdus – à quelle page ? de collines rondes, ajustées selon une opulence telle, réservée au seul marcheur :
Rebonds, coulées, voltes ; dérives parmi les fruits ; piémonts indistincts du chemin ; frôler un corps, virer au près pour un autre à suivre.
Une voie tendue, exclusive, vers
Les deux étendues d’eau successives, une distance légère entre eux : deux cercles sur lesquels l’eau semble reposer, sans profondeur,
Offrandes faites aux bêtes qui demeurent pareillement étrangement silencieuses,
Qui se sont alignées au-dessus de l’eau, en lignes parallèles, suivant une topologie connue d’elles seules – sphinges rouges et grises, si nombreuses, captives qui attendent de notre bouche la question à laquelle elles brûlent de répondre.
Italia. Abbruzo. Grangia cistercense di Santa Maria del Monte
L’herbe tiède, son souffle élevé jusqu’à mon visage, la main posée sur elle ; en recueillir l’odeur, la paume retournée vers le ciel – exprimée de si loin, si précise, si proche,
Prés, chaleur, meules,
Marcher, s’allonger, porter,
A nu le corps, devant l’épreuve – devant l’herbe, les foins, la brosse des chaumes,
Le silence qui doit être fait pour
devenir égal à l’herbe
comme en l’instant précédant le poser des doigts sur votre peau, la chaleur reçue, le corps ne se défend pas –
Tiédeur de l’herbe en toutes les fibres de votre corps ; les limbes se courbent, toutes prises sous votre souffle – les herbes du ventre remuent, la sève chaude, les crosses se déroulent – brins de mémoire sans passé ; mis à nu, le temps s’enfuit :demeure la chaleur présente de tout le corps – l’effort, le repos…
Ici les parterres sont pelés, l’herbe fanée – ici l’herbe coupée, sueur sucrée, menthe, expiration des feuilles sectionnées : quels mots pour chaque herbe, toutes blessées dans la foison, et fixer les détails que je ne vois pas encore ?