égal à l’herbe

L’herbe tiède, son souffle élevé jusqu’à mon visage, la main posée sur elle ; en recueillir l’odeur, la paume retournée vers le ciel – exprimée de si loin, si précise, si proche,

Prés, chaleur, meules,

Marcher, s’allonger, porter,

A nu le corps, devant l’épreuve – devant l’herbe, les foins, la brosse des chaumes,

Le silence qui doit être fait pour

devenir égal à l’herbe

comme en l’instant précédant le poser des doigts sur votre peau, la chaleur reçue, le corps ne se défend pas –

Tiédeur de l’herbe en toutes les fibres de votre corps ; les limbes se courbent, toutes prises sous votre souffle – les herbes du ventre remuent, la sève chaude, les crosses se déroulent – brins de mémoire sans passé ; mis à nu, le temps s’enfuit :demeure la chaleur présente de tout le corps – l’effort, le repos…

Ici les parterres sont pelés, l’herbe fanée – ici l’herbe coupée, sueur sucrée, menthe, expiration des feuilles sectionnées : quels mots pour chaque herbe, toutes blessées dans la foison, et fixer les détails que je ne vois pas encore ?

Calice

little poppies, little hell flames,
Do you do no harm ?

A mouth just bloodied.
Little bloody skirts !
Poppies  in July
Sylvia Plath

Paupières closes face au soleil,
T’es-tu frotté les yeux avec les poings ?
un papillon apparaît dans le vitrail de ses ailes –
le vitrail est rouge –
il ruisselle de loin comme un feu ou la braise,
ou bien le sang.

Soleil sous la terre pour l’apparition des coquelicots –
quatre pétales rouge vif, vif –
si vif que tu ne peux penser qu’à la mort –
l’œil saigne, ne comprend pas ta pensée de mort…

Ils sont légions : regarde un seul d’entre eux,
vois l’œil unique : quatre simples pétales soigneusement cousues,
grandes ouvertes pour recueillir la lumière
– pure innocence –

Je ne connais pas le vocable exact ; il est inutile :
ils ne se sont ni dispersés ni disséminés, 
qui ouvrent leur  œil tendre – sanglant  et lumineux vers le ciel –
calice de soie, à peine froissée,

Sous terre, sais-tu comme le sang se répand au printemps ?

L’injection nocturne du sang – 
le vitrail dont les chemins de plomb  se sont brisés :
la couleur se répand ;
sous la plaine, le reflet nocturne d’un lac de sang
sous terre, l’attente du premier soleil,


Comprends, ils luttent pour chaque acre, pour percer la terre,
tous au même moment,
déchirer la chair qui les enveloppe, lui soustraire sa couleur.

Vois : les coquelicots s’allongent à chaque creux,
ont gagné chaque bosse, chaque pli,
parmi les fleurs de lin  les fleurs de lentilles,
les blés aux dorures pâles, si passifs : la forme du vent les brasse,
leur apprend à se mouvoir ensemble,
se caresser,

Au cœur de mon Eden :
l’immense marqueterie végétale
qui recouvre l’altiplaine, une infinité de lames parallèles ;
la division savante et légère du sol,
d’étroites et indénombrables parcelles
que leurs couleurs distinguent seules,
recueillant la vie qui s’entête, réapparait : gentianes avoine
marguerites  bouillon-blanc  narcisses digitales,
avec l’orge, les blés, les lentilles, les pois.

Toute vie ne s’expose que partiellement
– si présente, si foisonnante,
à peine visible,
le sang retiré,

Après la récolte – la fauche de mi-juillet, les fleurs sauvages
sont roulées avec toutes les herbes
dans la meule – roundballs

La peau là-bas est arrachée –
elle ne peut cacher sa fleur – blanche et verte,

J’ai déjà remarqué :
tu dis « coquelicot »
en détachant les quatre syllabes,
une par pétale.

Luglio 2024, Umbria, altipiano di Castelluccio di Norcia