Chantier général

I.

La ville en chantier
le ciel est brûlant et mat, gris,
sans ombre ni soleil, la ville s’expose nue, crue et sévère,
je ne voulais me souvenir que des couleurs obsédantes de ses façades
– ocre, jaune, brique, rose, gris : des taches géométriques et ordonnées –
mon regard est-il brouillé / est-il figé ?

Quelle sera la figure du souvenir ?

Temps de la marche –
que les mots saisissent-ils, qui affluent maladroitement ?
Ils sont dans la nasse mobile du corps
aveuglée, insaisissable, irrasasiée ;
le regard ne choisit pas, ne se fige pas –

Regarder, comme un tissu glisse hors de la vue : vous êtes dans le tissu,

II.

Chantier général  – excavations, percées – conduits palissades – creusements, bâches – rubans, cônes, plots, barrières – profusion de signaux, passages et détroits pour la foule – décor ininterrompu, les façades aux couleurs répétées,

La ville semble avoir toujours existé avant elle – ou contre elle,
chargée, encombrée et incomplète,
insatiable, elle ne cesse de se prélever

sur elle-même pour s’ériger,
se poursuivre –

briques – fondations, murs : sa subsistance,

Gisent encore d’autres morceaux de ville, sous elle, lambeaux fragments reliefs épaves débris fondations,

La ville ne cesse de croître
par en-dessous – au-dessus – en largeur – par accumulation,
par le vide à sa surface –

La sensation exacte : cette ville est comme un magma –

Je me dis : elle ne cesse de se reproduire – telle une bête – la Louve – Lupa
de se fouiller, de pousser, se cracher, se diviser et se distendre,
comme se vautrer en elle-même – ses fondations ses murs – sa faim –
ses entrailles / se dévorer elle-même,

Toutes constructions pour devenir vestiges – emphase, monumentalité –

(l’espace est demesuré, vide, presque impossible à traverser
autour de Saint-Jean de Latran.)

III.

Tout est construit vite, comme si le temps manquait, était resté à l’arrière,
ne s’écoulait que difficilement –
la ville se creuse, se déjette, se vide
par ce qu’elle se prend, utilise et rejette –
creuser expulser construire se passent très vite,

Vitesse à laquelle ajouter la seule visible (hormis celles des véhicules, dont les klaxons sont agressifs, irritante) :
la vitesse à laquelle ce qui est construit si précipitamment se dégrade –

Dans les couloirs d’une ligne de métro, je m’égare volontairement entre
Piazza di Spagna et une sortie par laquelle je suis expulsé en plein soleil,
Piazza Pinciana ; dix minutes à marcher dans les couloirs déserts –

Courir sur de très longs escalators qui se déroulent pour moi seul –
dans un monde oublié, à peine regardable – en pleine lumière – lumières étirées – lumières vides – lumières hospitalières –
(une salle d’opération),
les carrelages démontés, le crépi humide, la crasse – l’inachèvement –

Taches interrompues – je me dis : maintenance impossible –
trop de choses à la fois / la Louve ne cesse de croître,

(J’ai eu l’idée bête de passer un doigt sur les vitres du métro à La Garbatella ;
l’index est resté couvert d’une suie tenace, épaisse – j’ai pensé : depuis combien de temps – se mesure-t-il ?)

Se donner l’air de tenir / tenir jusqu’à ne plus tenir

IV.

Ne pas parler de la ville ; elle n’est pas une personne ; elle n’est pas le sujet d’un verbe.

Qui agit ? Les forces qui se sont jouées des hommes qui ont joué avec elles ?

Cupidité ignorance profit inculture négligence mépris – ai-je lu…

Je suis ignorant comme n’importe quel touriste.

Le chaos et la beauté se reflètent partout, ensemble, dans le même miroir.

V.

Les photographies en noir et blanc, d’Ostiense, Portuense, Testaccio

Comme un pli d’ombre de la ville, retiré –

Puis-je dire que j’ignore ce que j’ai ressenti – reflet de ce qui n’est plus, jamais ne fut pour moi – jusqu’à venir me faire face, doucement –comme la perte d’un monde auquel je suis étranger : que vient-il tirer de moi ?

Les photographies datent d’un siècle, ou moins : les flux vitaux, épais, sanguins,
et les nerfs de la ville,

– électricité gaz viande magasins généraux –
qui ne se voient pas, que la ville ne montre pas :

sa véritable subsistance,

Gazomètre, port, centrale électrique, abattoirs – que la ville soit vivable –
vestiges déjà effacés, plus vite que le reste :

Thermes, Cirques, Palais, nécropoles –

Il m’est poignant de penser aux vies passées là : elles ne sont pas enfouies,
ni disparues, inertes non plus,

passées dans une ville plus humble, plus mystérieuse, vivante.

Roma, juin 24

Sur Youtube : https://youtube.com/@agerardot-paveglio?si=1EhT8bJ1fDNCGQwh

Pour la nuit

Pour la nuit surprise, nue,
la nuit éparse en son intrigue –

Longues fougères vibratiles
prises dans la privation de perspective, la solution de l’espace –

Poumons,
l’apprêt du tableau en lequel toutes choses
apparaissent ressuyées –

Dans l’agitation des plus hautes branches et la trêve,

les galeries de la nuit, les chemins vers l’esquisse ultime, inaboutie –

Le langage de la nuit dans l’effacement des cimes, syllabes fondues –

Le pli de l’espace sur lui-même,
la montée de l’espace dans une éclosion lente, libre de toute forme,

L’injection d’un liquide sombre dans les veines,

L’étrange incarnation des choses dans celles
qui sont seulement le plus proches,

dont on ne distingue que le port et la matière ligneuse,
l’emmêlement rigide et les images brouillées –

Une soudaine apparition, la sensation ténue de panique,
d’une menace :

où se tient-elle – entre l’esprit et la chose ?

— Quelle est cette gangue serrée autour de mon coeur,
la chose que je ne puis dire – dont libre, la nuit est le fruit ?

— Crois-tu que la nuit puisse ainsi tenir en toi, toute la phrase complète ?

Douze stations jusqu’au Monte della Croce

1.
Marcher lentement durant la montée –
je pense : un balancement du corps ;
je pense : il n’y a pas de lexique pour cet acte : l’effort extérieur,
la sensation du corps devant mesurer sa dépense, légèrement entravé.

Ressentant une familière résistance, je me dis mon coeur indiscipliné,
pour l’impossibilité de dompter mon corps ;
il est rétif à toute répétition.

2.
Sur le chemin, des touffes herbes asséchées ressemblent
à l’aile décomposée d’un oiseau.

Les oyats aux épis lumineux vus de loin,
ensemble si légèrement ondulent, impondérables –
s’il était une neige d’or pâle coulant à leur têtes, ou bien s’évaporant. 

Les pierres roulent sous les pieds ; attendent ; elles sont blanches
et noires : l’ombre est fixée à certaines de leurs faces.

3.
L’étagement des collines aux sommets larges, nus et ronds ;
toutes rebondies.

Une longue étoffe face à nous, pierreuse, s’élevant sans bris ni faille.
Tu me parles de vagues ; j’imagine leur profil, devant nous superposées
dans une suite de courbes, comme les lignes d’un dessin.

Tu les comptes. Tu me dis : « Cinq lignes en dessous des sommets. »

4.
L’envie est dans l’instant de s’écouler en leurs rondeurs, leurs creux –
ils sont tous apparents, à peine obscurcis : être soi-même
une ombre liquide ;
glisser par tous les sentiers, se ramifier :
au même moment, depuis le même point de vue,
les doigts se divisent, les bras se tendent ; les yeux parcourent
la trame des fils courant à tous les flancs.
Ils sont tirés depuis le visage. 
  
Je te regarde : en marchant, tu écartes les bras, tu chantes. Je t’écoute.

5.
Allongé, je contemple le passage des nuages, si rapide,
l’ombre immense sur les champs, les piémonts,
comme l’ire d’un dieu impatient dans les mouvements de l’herbe,
retournant les pierres, se jetant sur les roches saillantes,
ou le frayage d’une bête aveugle, ou
le passage la main sur la courbe d’un corps insensible ;
elle se dissout, perd sa forme de main ;
se reforme dans l’instant, à peine plus haut

6.
Tel un linge posé sur le visage,
afin que s’impriment les traits de l’ombre –
tourné vers nos yeux : l’herbe, les églantiers, le nerprun,
les pierriers,
d’autres arbres épars, les roches, toutes proéminentes,
des collines –
chairs silencieuses, majestueuses.

7.
La puissance du vent sur les hauteurs –
leurs vastes rondeurs steppiques –
s’allonger n’y change rien – le vent si fort,
comme le temps passerait brusquement d’un instant à l’autre,
le vent aussi immatériel et violent
que le temps  (le temps dans ses élans,
ses heurts, ses voltes.)

8.
Toi aussi, mon frère le vent, au souffle perpétuellement désaccordé,
incapable de compter, te mesurer – te décompter à toi-même.
« Loué sois-tu, mon Seigneur, pour frère Vent, et pour l’air et
pour les nuages, pour l’azur calme et tous les temps :
grâce à eux tu maintiens en vie toutes les créatures.» *

9.
Se peut-il qu’un nuage blanc aussi lumineux, aussi angélique soit
aussi inquiétant en sa forme ? Je vois un relief abrupt ;
les franges ensoleillés, dénouées, bientôt fondues – pure lumière ;
les falaises blanches qui le délimitent, le compriment, des strates d’air
et d’eau gelée ; quelle grande faute que j’ai oubliée, qu’il me montre,
en pleine lumière ?

10.
Le chant de la caille des blés : petites bulles d’eau dans son gosier,
qu’elle fait glousser dans son bec. Elle se tait à notre passage.
Grincements pour les hirondelles.
Le chant infatigable des fauvettes, noires et blanches.

11.
Sur le sommet planté d’une croix,
dans l’axe d’une première branche,
au loin distinctement – s’alignent les deux vestiges que
nous sommes venus contempler,
que trop près nous ne pouvions voir entiers, séparés.
Dans l’axe de l’autre branche, le village d’où nous sommes venus,
derrière d’autres sommets. Il faudrait désirer être fixés ici,
ne plus bouger de ce crâne herbu.

12.
L’ombre des nuages se déchire sur le sol, sous le ciel entrouvert.
Les sommets apparaissent plus nus, plus rudes, âpres, gris,
tourmentés.
Leurs fronts sévères infiniment, ridés, infiniment précis, lointains, inaccessibles.
Une surrection de la roche en elle-même.
Liant les cimes au regard, l’image d’un éclair

Abruzzes. Rocca Calascio

.Sommet de la Croix
.« Mon cœur indiscipliné » : David Copperfield, Charles Dickens
* Cantique des créatures. François d’Assise.

Divination

I.
Marchant vers deux lacs,
que j’imagine enfouis, à une distance que j’ignore,
devinant la forme des collines
A la manière dont elles sont assemblées
autour d’eux,

telle la main lorsqu’elle éprouve
le plaisir d’être guidée par des courbes successives –
et l’esprit, la sensation du corps soulevé par la caresse –
et le regard, l’inépuisable ondulation
où chuter et se lancer – leur  battement.

Marchant dans la divination du plaisir à venir,
conduits à présent à l’exact alignement :

Le seuil lointain abaissé, la forme du passage apparue :
roches sur le sommet, en un sombre déchirement, indistinctes –
le seuil ouvert, la plaine.

Une eau large, très lentement remuée, glissée jusqu’à nous,
qui se recourbe –

À présent nous voilà tirés vers le seuil là-haut,
privés de poids ;
l’herbe fuit devant nous,
entrainés, comme dans une barque halée –

les bords de la vallée s’écartent doucement ;
montés à ses flancs, parmi chaumes et chardons,
creusés par les sabots des bêtes –
(nous y posons nos pas)
j’imagine en regardant

la courbe large du synclinal

Qu’il doit exister une ligne par laquelle
pourrait passer le fil d’un ruisseau :
une couture légère, sinueuse, exacte – un trait équidistant –
de sorte qu’elle partage la vallée tout son long en deux parties égales

Parmi les troupeaux : bêtes éparses, nombreuses –
indifférentes ; les plus proches lèvent brièvement
leurs mufles interrogants vers nous.

Le souffle des herbes ensemble jusqu’à nos mains,
nous-mêmes nous hissant jusqu’au pas
notre barque emplie de l’eau qui la berce ;
vagues montées les unes sur les autres qui nous portent.

Le chemin s’étrécit au nœud  du sentier, tourné  vers le sommet.

Nous sommes et la barque et l’eau indistinctement

et la vallée dont nous avons gagné la passe
est eau et barque indistinctement.

II.
Une grange cistercienne, au sommet – les pierres disposées –
grises, de couleur semblable à celle des parois
des grands sommets, apparus.

Nous occupons l’espace vide, comme en un jeu,
posant  nos mains sur les pans de mur les plus hauts,
les façades ébauchées.

Je ne sais plus : sommes-nous montés, sommes-nous descendus –
me souvenant de notre bercement, des pentes nues, rauques ;
de l’espace élargi ; de chants d’oiseaux –
signes à présent perdus – à quelle page ?
de collines rondes, ajustées selon une opulence telle,
réservée au seul marcheur :

Rebonds, coulées, voltes ; dérives parmi les fruits ;
piémonts indistincts du chemin ;
frôler un corps, virer au près pour un autre à suivre.

Une voie tendue, exclusive, vers

Les deux étendues d’eau successives,
une distance légère entre eux : 
deux cercles sur lesquels l’eau semble reposer, 
sans profondeur,

Offrandes faites aux bêtes qui demeurent pareillement
étrangement silencieuses,

Qui se sont alignées au-dessus de l’eau, en lignes parallèles,
suivant une topologie connue d’elles seules –
sphinges rouges et grises, si nombreuses, captives
qui attendent de notre bouche
la question à laquelle elles brûlent de répondre.

Italia. Abbruzo. Grangia cistercense di Santa Maria del Monte

égal à l’herbe

L’herbe tiède, son souffle élevé jusqu’à mon visage, la main posée sur elle ; en recueillir l’odeur, la paume retournée vers le ciel – exprimée de si loin, si précise, si proche,

Prés, chaleur, meules,

Marcher, s’allonger, porter,

A nu le corps, devant l’épreuve – devant l’herbe, les foins, la brosse des chaumes,

Le silence qui doit être fait pour

devenir égal à l’herbe

comme en l’instant précédant le poser des doigts sur votre peau, la chaleur reçue, le corps ne se défend pas –

Tiédeur de l’herbe en toutes les fibres de votre corps ; les limbes se courbent, toutes prises sous votre souffle – les herbes du ventre remuent, la sève chaude, les crosses se déroulent – brins de mémoire sans passé ; mis à nu, le temps s’enfuit :demeure la chaleur présente de tout le corps – l’effort, le repos…

Ici les parterres sont pelés, l’herbe fanée – ici l’herbe coupée, sueur sucrée, menthe, expiration des feuilles sectionnées : quels mots pour chaque herbe, toutes blessées dans la foison, et fixer les détails que je ne vois pas encore ?

Calice

little poppies, little hell flames,
Do you do no harm ?

A mouth just bloodied.
Little bloody skirts !
Poppies  in July
Sylvia Plath

Paupières closes face au soleil,
T’es-tu frotté les yeux avec les poings ?
un papillon apparaît dans le vitrail de ses ailes –
le vitrail est rouge –
il ruisselle de loin comme un feu ou la braise,
ou bien le sang.

Soleil sous la terre pour l’apparition des coquelicots –
quatre pétales rouge vif, vif –
si vif que tu ne peux penser qu’à la mort –
l’œil saigne, ne comprend pas ta pensée de mort…

Ils sont légions : regarde un seul d’entre eux,
vois l’œil unique : quatre simples pétales soigneusement cousues,
grandes ouvertes pour recueillir la lumière
– pure innocence –

Je ne connais pas le vocable exact ; il est inutile :
ils ne se sont ni dispersés ni disséminés, 
qui ouvrent leur  œil tendre – sanglant  et lumineux vers le ciel –
calice de soie, à peine froissée,

Sous terre, sais-tu comme le sang se répand au printemps ?

L’injection nocturne du sang – 
le vitrail dont les chemins de plomb  se sont brisés :
la couleur se répand ;
sous la plaine, le reflet nocturne d’un lac de sang
sous terre, l’attente du premier soleil,


Comprends, ils luttent pour chaque acre, pour percer la terre,
tous au même moment,
déchirer la chair qui les enveloppe, lui soustraire sa couleur.

Vois : les coquelicots s’allongent à chaque creux,
ont gagné chaque bosse, chaque pli,
parmi les fleurs de lin  les fleurs de lentilles,
les blés aux dorures pâles, si passifs : la forme du vent les brasse,
leur apprend à se mouvoir ensemble,
se caresser,

Au cœur de mon Eden :
l’immense marqueterie végétale
qui recouvre l’altiplaine, une infinité de lames parallèles ;
la division savante et légère du sol,
d’étroites et indénombrables parcelles
que leurs couleurs distinguent seules,
recueillant la vie qui s’entête, réapparait : gentianes avoine
marguerites  bouillon-blanc  narcisses digitales,
avec l’orge, les blés, les lentilles, les pois.

Toute vie ne s’expose que partiellement
– si présente, si foisonnante,
à peine visible,
le sang retiré,

Après la récolte – la fauche de mi-juillet, les fleurs sauvages
sont roulées avec toutes les herbes
dans la meule – roundballs

La peau là-bas est arrachée –
elle ne peut cacher sa fleur – blanche et verte,

J’ai déjà remarqué :
tu dis « coquelicot »
en détachant les quatre syllabes,
une par pétale.

Luglio 2024, Umbria, altipiano di Castelluccio di Norcia