La terre, l’eau apportée, la parole


Marchant chaque jour
le long de la longue allée
regardant les plantes :

celles qui ont séché
feuilles brunies par le soleil
celles dont les tiges alourdies
se sont courbées, elles étaient si droites,
des inflorescences profuses
comme des yeux –
la poussée
la fleuraison
le dépérissement,

Me rappeler comme en rêve,
le plaisir pris à les planter :
un passé proche, entre mars et juin,
fleurs, plantes, à chacune
j’ai parlé avec les doigts dans la terre
et les  gestes des mains nues creusant,
redressant les tiges, tassant la terre –
signes répétés autour d’elles,
reflets de leur forme à venir,

La terre, l’eau apportée et la parole.

La force tirée d’elles pour croître,
puisant le sol et le soleil.

Ce jour, je ne les ai pas regardées
elles soudainement, si brièvement
si légèrement devenues 
les signes altérés
du temps passé avec elles –
d’elles a émané
– elles ont vibré sans bouger –
ce trouble : j’ai vacillé –
un poids, un nuage sombre,

En quel endroit du corps
cette douleur lointaine,
le cœur le ventre la gorge ?

Témoins transformés de ce qui n’est plus :
la dépense lente des forces,
les gestes et la suite des gestes, leur étirement 
dans le temps, la minutie des soins,
les transports de la terre et de l’eau,
la sueur, les doigts enfoncés sans protection
dans la terre, les outils
rassemblés incomplètement, la taille,
les griffures,
le discours à chaque plantation
les mots  prononcés retournés avec la terre,

L’image flotte en moi – vapeur,
je me vois
hors-sol penché, courbé, accroupi  –

hors-temps entre ces jours et l’instant présent
auquel la chose est parvenue
à se formuler – une butée,

Je suis 
je serai 
effacé par chacune des plantes
que j’ai fait croître,

C’est un battement du cœur
hors de moi,
le sang m’est pris
pour elles :
que se passera-t-il après l’ultime
jet ?


Juin et juillet 2026.
Photos AGP, Museo delle Erbe, Sansepolcro.

égal à l’herbe

L’herbe tiède, son souffle élevé jusqu’à mon visage, la main posée sur elle ; en recueillir l’odeur, la paume retournée vers le ciel – exprimée de si loin, si précise, si proche,

Prés, chaleur, meules,

Marcher, s’allonger, porter,

A nu le corps, devant l’épreuve – devant l’herbe, les foins, la brosse des chaumes,

Le silence qui doit être fait pour

devenir égal à l’herbe

comme en l’instant précédant le poser des doigts sur votre peau, la chaleur reçue, le corps ne se défend pas –

Tiédeur de l’herbe en toutes les fibres de votre corps ; les limbes se courbent, toutes prises sous votre souffle – les herbes du ventre remuent, la sève chaude, les crosses se déroulent – brins de mémoire sans passé ; mis à nu, le temps s’enfuit :demeure la chaleur présente de tout le corps – l’effort, le repos…

Ici les parterres sont pelés, l’herbe fanée – ici l’herbe coupée, sueur sucrée, menthe, expiration des feuilles sectionnées : quels mots pour chaque herbe, toutes blessées dans la foison, et fixer les détails que je ne vois pas encore ?

L’arbre roux

Ciel étincelant pur verre soufflé dans
les bruits de sa fusion de sa combustion

Cris des corneilles des pigeons s’élevant,
gravier frôlant le ciel, leurs ailes ne peuvent fondre

Cassantes l’herbe et les feuilles courbes

Les arbres retiennent leur respiration
les ramures terminales écartent la lumière                

Devant nous quelques arbres dans l’instant violent de leur incendie
devant nous interrompu
l’incendie blanc de l’arbre devant le ciel blanc
images surexposées de l’arbre dans la flamme :
torche imprenable dans le dessin de sa hanche,
flamme entière à la place du ciel entier,
avant leur disparition conjuguée –
effacés l’un dans l’autre dans une image dernière.
Nous ne nous étions pas retournés –
Derrière nous, le buisson ardent et muet –
L’apprêt d’un ultime cri d’angoisse – resté accroché dans la gorge

Penser le Feu en soi :
Serai-je l’écorce consumée,
l’Aubier adonné au feu, toutes fibres délacées –
ou, boiteuse et lascive, par hautes lignes souples
coulant le long des fibres passives, la Flamme ?
Il me faut ce cœur consentant et la matière ignifère (elle l’ignore !)
pour que mon propre cœur excédé
tressaille et se répande.

Les chênes sans bruit grincent dans leurs ombres :
fils invisibles d’étoffes grises,
ajourées de cendres et de grains de poussière

Ici, l’arbre entier, roux
est resté droit ;
contourner ses bras invaincus et raides :
arbre en train de mourir, brandissant à ses bois nus,
de raides plumets d’étoupe rousse et de feu mort

Maremma, Toscana, 2020/ 2024

Calice

little poppies, little hell flames,
Do you do no harm ?

A mouth just bloodied.
Little bloody skirts !
Poppies  in July
Sylvia Plath

Paupières closes face au soleil,
T’es-tu frotté les yeux avec les poings ?
un papillon apparaît dans le vitrail de ses ailes –
le vitrail est rouge –
il ruisselle de loin comme un feu ou la braise,
ou bien le sang.

Soleil sous la terre pour l’apparition des coquelicots –
quatre pétales rouge vif, vif –
si vif que tu ne peux penser qu’à la mort –
l’œil saigne, ne comprend pas ta pensée de mort…

Ils sont légions : regarde un seul d’entre eux,
vois l’œil unique : quatre simples pétales soigneusement cousues,
grandes ouvertes pour recueillir la lumière
– pure innocence –

Je ne connais pas le vocable exact ; il est inutile :
ils ne se sont ni dispersés ni disséminés, 
qui ouvrent leur  œil tendre – sanglant  et lumineux vers le ciel –
calice de soie, à peine froissée,

Sous terre, sais-tu comme le sang se répand au printemps ?

L’injection nocturne du sang – 
le vitrail dont les chemins de plomb  se sont brisés :
la couleur se répand ;
sous la plaine, le reflet nocturne d’un lac de sang
sous terre, l’attente du premier soleil,


Comprends, ils luttent pour chaque acre, pour percer la terre,
tous au même moment,
déchirer la chair qui les enveloppe, lui soustraire sa couleur.

Vois : les coquelicots s’allongent à chaque creux,
ont gagné chaque bosse, chaque pli,
parmi les fleurs de lin  les fleurs de lentilles,
les blés aux dorures pâles, si passifs : la forme du vent les brasse,
leur apprend à se mouvoir ensemble,
se caresser,

Au cœur de mon Eden :
l’immense marqueterie végétale
qui recouvre l’altiplaine, une infinité de lames parallèles ;
la division savante et légère du sol,
d’étroites et indénombrables parcelles
que leurs couleurs distinguent seules,
recueillant la vie qui s’entête, réapparait : gentianes avoine
marguerites  bouillon-blanc  narcisses digitales,
avec l’orge, les blés, les lentilles, les pois.

Toute vie ne s’expose que partiellement
– si présente, si foisonnante,
à peine visible,
le sang retiré,

Après la récolte – la fauche de mi-juillet, les fleurs sauvages
sont roulées avec toutes les herbes
dans la meule – roundballs

La peau là-bas est arrachée –
elle ne peut cacher sa fleur – blanche et verte,

J’ai déjà remarqué :
tu dis « coquelicot »
en détachant les quatre syllabes,
une par pétale.

Luglio 2024, Umbria, altipiano di Castelluccio di Norcia

les blés sont la lumière


Les blés sont la lumière
posée, une toison sèche,

de loin une immense laine dorée,
épaisse comme une respiration –

le corps est soulevé et le souffle retenu
de la terre ample, dorée, pleine

comme la main passée sur la terre allongée
sans repos,

tendue aux quatre points cardinaux,
exposant les saillies, les creux, les sillons

d’un corps trop vaste
pour être figuré,

et devant soi, se présentent d’immenses aplats,
immobiles, sans obstacle.

Têtes égales et fondues – tiges droites, une légion
flexible – pelage rêche, pâle et ondoyant,

une multitude d’épis encore immatures,
de mèches claires,

faisceaux de graines tendres apportant
une lumière rase, et si large,

Percevoir que l’horizon s’arrondit, au loin :
derrière les vastes plans,

l’aveugle invasion géométrique,

les arbres semblent s’enfoncer,
les sommets s’adoucir, repoussés

au-dessus des blés

Morbihan, 20/26 juin.

Sur Youtube :

les blés sont presque rouges


Je crois connaître par cœur cette campagne,
à l’automne démembrée :
terre vaine, fertile, soumise, épuisée,

Terre ce dernier soir avant le solstice d’été
engrossée –

les blés sont presque rouges, en ondulation lente –

je dis rouge (le vent est absent) pour la couleur sans nom,
pour déraciner le mot qui ne vient pas
(comment rendre cette couleur qui ternit, ni ambre, ni miel ?)

C’est l’instant précis d’une tension,
d’un débordement :
une surabondance faite pourtant de peu de choses,
un lien intérieur entre les choses dehors (le “paysage”),
un rapport entre les masses, les plans, et
la répartition de la lumière :

j’aimerais la voir en la vision que je cherche à restituer,
sa montée, et son versement précis…

Je m’approche en pensant aux rangées de blés,
à la terre sombre de laquelle s’élèvent les tiges,
à une ombre rase et étroite entre les plants –
à l’ombre hérissée,
aux fils infinis de l’ombre tendus entre les tiges.

Dans mon cœur, cet état commencé par le silence :
être soulevé du dehors
ayant surpris les choses un instant se réajuster :
un mouvement décelant les jours entre les masses,

les blés sont presque rouges,
quatre mots pour forer,

pour l’écart à retrouver


19 /22 juin 26. Saint-Léry, Morbihan.

une ride

Je ne sais si l’eau du lac est aussi chaude que la peau de mon corps, aussi labile : une autre peau coulant le long du dos, glissant sous les vêtements.

Nous partageons le même poids, la même lenteur, sous le ciel : une tôle surchauffée.

J’ai regardé le sol. L’eau est opaque, les rives sans ombres : sable, branches, aiguilles de pins, racines qui rampent, les parasols à l’aplomb du soleil.

La surface du lac n’est pas ridée – un linge immobile lisse ; le bateau a dû glisser sans le toucher,

Le film de l’eau est d’une impassibilité anormale,

Tout s’efface – les sennes s’accrochent aux pieux, simples tiges posées sur l’eau, tremblotantes.

La montagne autour du lac devient de plus en plus claire à mesure qu’elle s’élève.

Je m’aperçois soudain que le ciel est blanc, absent :

Je ne l’avais pas remarqué.

Je me regarde devant une glace, me lavant les mains – quelle était cette sensation – une minute auparavant – je me regarde sans me voir – la ride passée sur l’âme ?

Je montais les marches vers l’étage – elle m’avait soulevé un instant – l’eau est si peu profonde, le souvenir impalpable – une légère différence de couleur entre les masses légères de l’eau, à peine dissemblables, figées dans la vasque tiède.

En quelques secondes se sont reflétés ensemble tristesse, fatigue, ennui, fuite ; la sensation – négligeable, a failli se fondre avec tout le reste. Entêté : la faire remonter entre mes doigts ouverts – errante – mémoire rétive, sur le point de passer à autre chose – laquelle ?

La chaleur était écrasante dehors.

Je la trouve bien ténue – je n’avais jamais pris le temps de la saisir, la retirer de l’eau…

Je la tiens comme une pointe retirée entre deux doigts.

Je pense à comment je vis les choses :

par avance – un souvenir heureux –

A cause de ce désir, je ne sais clairement ce que j’éprouve,

la clarté du soleil, le corps en son effort accru, l’avidité, l’impatience devant l’offrande proche, le fruit tenu sans hâte – sa peau est celle d’une pèche – la fusion impossible – et le renoncement – si proche si menaçant – puisque le fruit n’existe qu’en mon esprit, ou la peur : l’objet convoité me décevra…

Il me déçoit déjà – en l’esprit : angoisse présente, presque pure – resserrement autour du vide, la pulpe expulsée.

Je ne sais dans quel pli se trouve le plaisir que j’éprouve, s’il est celui que je ressens – ou son reflet, son idée…

Il est impossible d’avancer, de vouloir quoi que ce soit,

j’ai vu les poissons crevés, flottant près des rives et les promeneurs quitter l’île, à peine débarqués, ne regarder que l’absence de ride sur l’eau du lac, le ciel qui fond.

Lago Trasimeno, estate 2024.

les yeux fermés

Je marche, me dis-tu — les yeux fermés – le soleil chaud est filtré par les branches et les feuillages… Je reçois la lumière – intégralement éparse – les taches ne se posent pas sur le visage. La peau s’éclaire seule, reflets d’une flamme. La lumière se retient. Les ombres s’allongeront en fin d’après-midi…

Tu me dis encore :

— Et l’odeur boisée, toutes les odeurs plus fortes les yeux fermés, celles des figuiers sauvages, des fumées des cheminées… Et le bain sonore ! Chants d’oiseaux, merles, mésanges, rouge-gorges, corneilles, d’autres, celui-là, sans nom : une note étirée – je ne puis l’imiter, le chant a fondu dans ma mémoire… Mais te rappelles-tu, j’ai posé le nom sur la mésange posée entre les feuilles…

Les mousses si épaisses qu’elles glissent des murets, entre lesquels les sentiers sont enclos – ils sont les plis creusés dans l’étoffe, sur le Causse, et la main passée doucement, qui les a étirés et filés entre eux – ou la poignée desserrée, l’eau répandue, à nouveau jaillissante, ayant creusé sa voie, enfin apaisée,

J’ai pensé : allées à-demi enfouies, lit de pierre et d’herbe – lumineuses sous le ciel et les ajours dessinés par les ronces, le lierre, les branches – aussi grises que les pierres, ou couleur du vieux bronze,et de mes pas jusqu’à l’horizon, à quelque dizaines de mètres, sous les feuillages verts des yeuses ou ceux des cornouillers, déjà fanés – sous chaque main un même feutre est posé : mousses – lambeaux de chair végétale – légères, posés comme des guirlandes toutes pleines – pliées en elles-mêmes –je me demande : comment parviennent-elles à retenir la lumière du soleil – humbles luminaires, corolles minuscules – soleils fragmentés, chaque pousse tourne son adret – j’imagine des calices, incessamment remplis – une rosée inépuisable – dans lesquels les rayons fondent et tremblent d’une manière que l’œil ne peut comprendre,

Tu me dis :

— Une longue vue – je marche dans la lunette d’une jumelle – les arbres sont si proches les uns des autres – les arbres protecteurs – sans savoir ce qu’il y aura après le virage – comme un cocon – je ferme les yeux – les parfums sont plus puissants, je ferme les yeux pour les oiseaux

2024.

Danseuse, trapéziste et funambule

J’ai demandé souvent à la Mère de parler de son enfance.

Elle me raconte :

Enfant, elle se cachait pour faire de la gymnastique, dans un coin du jardin ;
le jardin n’était pas séparé des champs et des bocages et la forêt était si proche
et menaçante que l’hiver, elle entendait les hurlements des loups.
Dans la maison, les ouvriers agricoles s’attablaient à midi au repas des maîtres ;
le soir, tout était emmuré, et sombre, et sa mère lisait la Bible à voix basse.
« Mes parents étaient très pieux », ajoute-t-elle, une vertu dont elle se régale
d’être dépourvue. Après la lecture, les parents se couchaient très tôt.  

« Un jour un cirque arriva, par le train », c’est le détail qu’elle me donna :
à quelle gare s’arrêta-t-il ? Pas dans le village qu’une seule grande rue courbe,
en dévers traversait – peut-être dans la bourgade voisine, de l’autre côté de la forêt,
à six ou sept kilomètres ; et où s’installa-t-il ? Ses parents refusèrent de l’emmener, dit-elle : alors durant leur sommeil, elle quittait chaque nuit sa chambre, pour rejoindre les Bohémiens et les Tziganes, et en rapportait de nouvelles acrobaties qu’elle répétait toute seule, dans le coin du jardin.

Elle me parla de feu, de rondes et de danses, de musiques, de violons, de la joie
des Bohémiens, de ses cheveux blonds devant le feu.

Elle me dit qu’elle rêvait que les Saltimbanques l’emportent avec eux,
et peut-être avait-elle pensé qu’ils voulaient la garder.

Souvenirs d’enfance récités ce soir-là, deux heures durant, sur un fil tendu,
sans se tromper, ni hésiter, ni trébucher, et observant, un instant,
les reflets troubles et écarlates  des bouteilles de vin posées entre nous,
comme si un génie échoué, engourdi et perdu, s’était laissé avaler,
je comprends que depuis le début, elle me parle d’un rêve.

Elle est arrivée à Paris, elle a quinze ans, et si les Saltimbanques
ne l’ont pas emportée avec eux, elle débarque, gare Montparnasse,
comme si elle s’était échappée. J’écoute la suite de son récit, minutieux, déroulé
pas à pas : elle parle d’elle comme d’une petite vachère, et c’est un tour,
celui d’un escamoteur. Pour quelle raison est-elle montée à Paris ? C’est un secret qu’elle n’a pas oublié, que le conte a pour charge d’enfermer.

Naïve et perdue, promise à devenir une petite bonne, venue se présenter
pour une place, elle me dit s’être sauvée des griffes de mères maquerelles :
je feins la surprise, je l’interroge, son récit ne vacille pas, je sais qu’elle tient
dans ses mains, friandise qu’elle tend et lasso qu’elle resserre.

Mais il n’y a pas eu de traversées de la Forêt, la nuit, ni de cheveux blonds
plus intenses que le feu et les rondes. Elle me tend une nouvelle photographie :
une Saltimbanque, celle de la danseuse nue – Pigalle, le Bal Tabarin,
d’autres noms que j’ai oubliés, entourée d’autres danseuses nues.

Elle pose pour le Studio Harcourt. Elle me parle de ses acrobaties et
d’un trapéziste russe, au Cirque d’Hiver, Iuli Bryner.

Elle m’a souvent montré d’autres photographies, elles sont dédicacées.
Histoires auxquelles je n’ai pas prêté attention lorsqu’elle me les racontait,
des années avant cette soirée, Marcel Cerdan, Edith Piaf, Michèle Morgan,
Jean Gabin, Michel Simon…

    

(2021)

Etoffes défuntes

Marche de Tréguennec à la pointe de la Torche, janvier, fin d’après-midi :

le soleil s’approche de la surface du ciel, adouci et embué,
ciel presque transparent, comme un velours usé, bleu,
passé au fanal abaissé ;

Charge des premières nuées, filées comme longues étoupes ou laines,
ou pesantes déjà, et sombres.

Mer étale, étoffe sans mesure ni épaisseur, immobile, et dorée ;
longues rangées de vagues, à peines froncées se formant de loin en loin ;
plis et déplis de l’eau sans profondeur, seuls reflets, les ors du soir –
souple, réglée, ample et lâche, qu’allonge le flot –

elle s’échoue sur l’estran ; aspiration lente et ordonnée,
absorption de ce qui échoué, retourne se fondre.

Vient à ce moment-là, sur cette plage le mot de
Linges, le mot presqu’exact, le premier seuil,
Et penser ensuite à langes, dedans le corps  est sans force ni muscle –
Ou limbes, l’endroit nulle part où sont les âmes des enfants morts,
entre Terre et Ciel :
Ce ne peut être que là,

Par les histoires lues, relues, enfant, histoires par cœur,
cinq marins dans la baie des Trépassés,
la barque toute blanche surgie à minuit de la mer,
cinq marins pleurant…

Je marche le long de la baie d’Audierne, nappes d’eau transparentes
posées sur les sables, mouvantes, disparues, à nouveau étalées,
miroirs effilés entre leur plis de sable –
infimes digues spongieuses, amas de rien, que submerge
la moindre montée de l’eau,

 « Le linceuil de Marie-Jeanne », qui lui est refusé, les linges neufs
qui réclament leur défunte, et peut être un intersigne venu
de cet au-delà lumineux, si proche et mouvant, devant moi,

Ce qui remonte dedans ces plis, ce sont ceux défaits,
de suaires presque ensoleillés,
ce soir-là en baie d’Audierne,

de draps dépliés, flottants, engloutis,
posés sur l’eau, ouverts, dépliés à nouveau, étalés, repliés encore,

Des suaires défaits dans les vagues, superposés doucement,
venant vers moi,
leurs faces se sont affaissées, pleines de plis lourds,
allégées de qui leur pesait,
repartis et se sont perdus,

Et ce sont vos vêtements délaissés, Anaon, pour venir à nous –
repris et engloutis ceux qui se seraient à nouveau dénudés.

Un échouage impossible, obstiné :
nuées défuntes, Anaon masqués dans les lignes de mer
qui se chevauchent,
ils se sont dépouillés devant nous, invisibles,
nus, enfermés dans les vagues :
les retiennent et les submergent,
les empêchent d’être entendus,

Appels que je ne peux entendre qu’à travers ma voix –
Une plainte là-bas qui n’arrive à se dire – le souffle tenterait-il d’être pris.

Un afflux monté au cœur, celui de l’absence et du vide,
où gisent et disparaissent mes morts irréels à marée montante

Recevoir une douleur infime venant de là-bas, qui n’est rien,
une compassion  pour presque rien,

plus profondes et plus impalpables qu’un souvenir 
ou une angoisse lointaine.

Anaon : défunts ; le peuple des défunts. Intersigne : vision presageant du décès dune personne connue. Les histoires citées ( Le linceuil de Marie-Jeanne et Les cinq Trépassés de la baie) proviennent
de La légende de la Mort en Basse-Bretagne d’Anatole Le Bras.