Je crois connaître par cœur cette campagne, à l’automne démembrée : terre vaine, fertile, soumise, épuisée,
Terre ce dernier soir avant le solstice d’été engrossée –
les blés sont presque rouges, en ondulation lente –
je dis rouge (le vent est absent) pour la couleur sans nom, pour déraciner le mot qui ne vient pas (comment rendre cette couleur qui ternit, ni ambre, ni miel ?)
C’est l’instant précis d’une tension, d’un débordement : une surabondance faite pourtant de peu de choses, un lien intérieur entre les choses dehors (le “paysage”), un rapport entre les masses, les plans, et la répartition de la lumière :
j’aimerais la voir en la vision que je cherche à restituer, sa montée, et son versement précis…
Je m’approche en pensant aux rangées de blés, à la terre sombre de laquelle s’élèvent les tiges, à une ombre rase et étroite entre les plants – à l’ombre hérissée, aux fils infinis de l’ombre tendus entre les tiges.
Dans mon cœur, cet état commencé par le silence : être soulevé du dehors – ayant surpris les choses un instant se réajuster : un mouvement décelant les jours entre les masses,
les blés sont presque rouges, quatre mots pour forer,
Je ne sais si l’eau du lac est aussi chaude que la peau de mon corps, aussi labile : une autre peau coulant le long du dos, glissant sous les vêtements.
Nous partageons le même poids, la même lenteur, sous le ciel : une tôle surchauffée.
J’ai regardé le sol. L’eau est opaque, les rives sans ombres : sable, branches, aiguilles de pins, racines qui rampent, les parasols à l’aplomb du soleil.
La surface du lac n’est pas ridée – un linge immobile lisse ; le bateau a dû glisser sans le toucher,
Le film de l’eau est d’une impassibilité anormale,
Tout s’efface – les sennes s’accrochent aux pieux, simples tiges posées sur l’eau, tremblotantes.
La montagne autour du lac devient de plus en plus claire à mesure qu’elle s’élève.
Je m’aperçois soudain que le ciel est blanc, absent :
Je ne l’avais pas remarqué.
Je me regarde devant une glace, me lavant les mains – quelle était cette sensation – une minute auparavant – je me regarde sans me voir – la ride passée sur l’âme ?
Je montais les marches vers l’étage – elle m’avait soulevé un instant – l’eau est si peu profonde, le souvenir impalpable – une légère différence de couleur entre les masses légères de l’eau, à peine dissemblables, figées dans la vasque tiède.
En quelques secondes se sont reflétés ensemble tristesse, fatigue, ennui, fuite ; la sensation – négligeable, a failli se fondre avec tout le reste. Entêté : la faire remonter entre mes doigts ouverts – errante – mémoire rétive, sur le point de passer à autre chose – laquelle ?
La chaleur était écrasante dehors.
Je la trouve bien ténue – je n’avais jamais pris le temps de la saisir, la retirer de l’eau…
Je la tiens comme une pointe retirée entre deux doigts.
Je pense à comment je vis les choses :
par avance – un souvenir heureux –
A cause de ce désir, je ne sais clairement ce que j’éprouve,
la clarté du soleil, le corps en son effort accru, l’avidité, l’impatience devant l’offrande proche, le fruit tenu sans hâte – sa peau est celle d’une pèche – la fusion impossible – et le renoncement – si proche si menaçant – puisque le fruit n’existe qu’en mon esprit, ou la peur : l’objet convoité me décevra…
Il me déçoit déjà – en l’esprit : angoisse présente, presque pure – resserrement autour du vide, la pulpe expulsée.
Je ne sais dans quel pli se trouve le plaisir que j’éprouve, s’il est celui que je ressens – ou son reflet, son idée…
Il est impossible d’avancer, de vouloir quoi que ce soit,
j’ai vu les poissons crevés, flottant près des rives et les promeneurs quitter l’île, à peine débarqués, ne regarder que l’absence de ride sur l’eau du lac, le ciel qui fond.
Je marche, me dis-tu — les yeux fermés – le soleil chaud est filtré par les branches et les feuillages… Je reçois la lumière – intégralement éparse – les taches ne se posent pas sur le visage. La peau s’éclaire seule, reflets d’une flamme. La lumière se retient. Les ombres s’allongeront en fin d’après-midi…
Tu me dis encore :
— Et l’odeur boisée, toutes les odeurs plus fortes les yeux fermés, celles des figuiers sauvages, des fumées des cheminées… Et le bain sonore ! Chants d’oiseaux, merles, mésanges, rouge-gorges, corneilles, d’autres, celui-là, sans nom : une note étirée – je ne puis l’imiter, le chant a fondu dans ma mémoire… Mais te rappelles-tu, j’ai posé le nom sur la mésange posée entre les feuilles…
Les mousses si épaisses qu’elles glissent des murets, entre lesquels les sentiers sont enclos – ils sont les plis creusés dans l’étoffe, sur le Causse, et la main passée doucement, qui les a étirés et filés entre eux – ou la poignée desserrée, l’eau répandue, à nouveau jaillissante, ayant creusé sa voie, enfin apaisée,
J’ai pensé : allées à-demi enfouies, lit de pierre et d’herbe – lumineuses sous le ciel et les ajours dessinés par les ronces, le lierre, les branches – aussi grises que les pierres, ou couleur du vieux bronze,et de mes pas jusqu’à l’horizon, à quelque dizaines de mètres, sous les feuillages verts des yeuses ou ceux des cornouillers, déjà fanés – sous chaque main un même feutre est posé : mousses – lambeaux de chair végétale – légères, posés comme des guirlandes toutes pleines – pliées en elles-mêmes –je me demande : comment parviennent-elles à retenir la lumière du soleil – humbles luminaires, corolles minuscules – soleils fragmentés, chaque pousse tourne son adret – j’imagine des calices, incessamment remplis – une rosée inépuisable – dans lesquels les rayons fondent et tremblent d’une manière que l’œil ne peut comprendre,
Tu me dis :
— Une longue vue – je marche dans la lunette d’une jumelle – les arbres sont si proches les uns des autres – les arbres protecteurs – sans savoir ce qu’il y aura après le virage – comme un cocon – je ferme les yeux – les parfums sont plus puissants, je ferme les yeux pour les oiseaux
J’ai demandé souvent à la Mère de parler de son enfance.
Elle me raconte :
Enfant, elle se cachait pour faire de la gymnastique, dans un coin du jardin ; le jardin n’était pas séparé des champs et des bocages et la forêt était si proche et menaçante que l’hiver, elle entendait les hurlements des loups. Dans la maison, les ouvriers agricoles s’attablaient à midi au repas des maîtres ; le soir, tout était emmuré, et sombre, et sa mère lisait la Bible à voix basse. « Mes parents étaient très pieux », ajoute-t-elle, une vertu dont elle se régale d’être dépourvue. Après la lecture, les parents se couchaient très tôt.
« Un jour un cirque arriva, par le train », c’est le détail qu’elle me donna : à quelle gare s’arrêta-t-il ? Pas dans le village qu’une seule grande rue courbe, en dévers traversait – peut-être dans la bourgade voisine, de l’autre côté de la forêt, à six ou sept kilomètres ; et où s’installa-t-il ? Ses parents refusèrent de l’emmener, dit-elle : alors durant leur sommeil, elle quittait chaque nuit sa chambre, pour rejoindre les Bohémiens et les Tziganes, et en rapportait de nouvelles acrobaties qu’elle répétait toute seule, dans le coin du jardin.
Elle me parla de feu, de rondes et de danses, de musiques, de violons, de la joie des Bohémiens, de ses cheveux blonds devant le feu.
Elle me dit qu’elle rêvait que les Saltimbanques l’emportent avec eux, et peut-être avait-elle pensé qu’ils voulaient la garder.
Souvenirs d’enfance récités ce soir-là, deux heures durant, sur un fil tendu, sans se tromper, ni hésiter, ni trébucher, et observant, un instant, les reflets troubles et écarlates des bouteilles de vin posées entre nous, comme si un génie échoué, engourdi et perdu, s’était laissé avaler, je comprends que depuis le début, elle me parle d’un rêve.
Elle est arrivée à Paris, elle a quinze ans, et si les Saltimbanques ne l’ont pas emportée avec eux, elle débarque, gare Montparnasse, comme si elle s’était échappée. J’écoute la suite de son récit, minutieux, déroulé pas à pas : elle parle d’elle comme d’une petite vachère, et c’est un tour, celui d’un escamoteur. Pour quelle raison est-elle montée à Paris ? C’est un secret qu’elle n’a pas oublié, que le conte a pour charge d’enfermer.
Naïve et perdue, promise à devenir une petite bonne, venue se présenter pour une place, elle me dit s’être sauvée des griffes de mères maquerelles : je feins la surprise, je l’interroge, son récit ne vacille pas, je sais qu’elle tient dans ses mains, friandise qu’elle tend et lasso qu’elle resserre.
Mais il n’y a pas eu de traversées de la Forêt, la nuit, ni de cheveux blonds plus intenses que le feu et les rondes. Elle me tend une nouvelle photographie : une Saltimbanque, celle de la danseuse nue – Pigalle, le Bal Tabarin, d’autres noms que j’ai oubliés, entourée d’autres danseuses nues.
Elle pose pour le Studio Harcourt. Elle me parle de ses acrobaties et d’un trapéziste russe, au Cirque d’Hiver, Iuli Bryner.
Elle m’a souvent montré d’autres photographies, elles sont dédicacées. Histoires auxquelles je n’ai pas prêté attention lorsqu’elle me les racontait, des années avant cette soirée, Marcel Cerdan, Edith Piaf, Michèle Morgan, Jean Gabin, Michel Simon…
Marche de Tréguennec à la pointe de la Torche, janvier, fin d’après-midi :
le soleil s’approche de la surface du ciel, adouci et embué, ciel presque transparent, comme un velours usé, bleu, passé au fanal abaissé ;
Charge des premières nuées, filées comme longues étoupes ou laines, ou pesantes déjà, et sombres.
Mer étale, étoffe sans mesure ni épaisseur, immobile, et dorée ; longues rangées de vagues, à peines froncées se formant de loin en loin ; plis et déplis de l’eau sans profondeur, seuls reflets, les ors du soir – souple, réglée, ample et lâche, qu’allonge le flot –
elle s’échoue sur l’estran ; aspiration lente et ordonnée, absorption de ce qui échoué, retourne se fondre.
Vient à ce moment-là, sur cette plage le mot de Linges, le mot presqu’exact, le premier seuil, Et penser ensuite à langes, dedans le corps est sans force ni muscle – Ou limbes, l’endroit nulle part où sont les âmes des enfants morts, entre Terre et Ciel : Ce ne peut être que là,
Par les histoires lues, relues, enfant, histoires par cœur, cinq marins dans la baie des Trépassés, la barque toute blanche surgie à minuit de la mer, cinq marins pleurant…
Je marche le long de la baie d’Audierne, nappes d’eau transparentes posées sur les sables, mouvantes, disparues, à nouveau étalées, miroirs effilés entre leur plis de sable – infimes digues spongieuses, amas de rien, que submerge la moindre montée de l’eau,
« Le linceuil de Marie-Jeanne », qui lui est refusé, les linges neufs qui réclament leur défunte, et peut être un intersigne venu de cet au-delà lumineux, si proche et mouvant, devant moi,
Ce qui remonte dedans ces plis, ce sont ceux défaits, de suaires presque ensoleillés, ce soir-là en baie d’Audierne,
de draps dépliés, flottants, engloutis, posés sur l’eau, ouverts, dépliés à nouveau, étalés, repliés encore,
Des suaires défaits dans les vagues, superposés doucement, venant vers moi, leurs faces se sont affaissées, pleines de plis lourds, allégées de qui leur pesait, repartis et se sont perdus,
Et ce sont vos vêtements délaissés, Anaon,pour venir à nous – repris et engloutis ceux qui se seraient à nouveau dénudés.
Un échouage impossible, obstiné : nuées défuntes, Anaonmasqués dans les lignes de mer qui se chevauchent, ils se sont dépouillés devant nous, invisibles, nus, enfermés dans les vagues : les retiennent et les submergent, les empêchent d’être entendus,
Appels que je ne peux entendre qu’à travers ma voix – Une plainte là-bas qui n’arrive à se dire – le souffle tenterait-il d’être pris.
Un afflux monté au cœur, celui de l’absence et du vide, où gisent et disparaissent mes morts irréels à marée montante
Recevoir une douleur infime venant de là-bas, qui n’est rien, une compassion pour presque rien,
plus profondes et plus impalpables qu’un souvenir ou une angoisse lointaine.
Anaon : défunts ; le peuple des défunts. Intersigne : vision presageant du décès dune personne connue. Les histoires citées ( Le linceuil de Marie-Jeanne et Les cinq Trépassés de la baie) proviennent de Lalégendede la Mort en Basse-Bretagne d’Anatole Le Bras.