Je crois connaître par cœur cette campagne, à l’automne démembrée : terre vaine, fertile, soumise, épuisée,
Terre ce dernier soir avant le solstice d’été engrossée –
les blés sont presque rouges, en ondulation lente –
je dis rouge (le vent est absent) pour la couleur sans nom, pour déraciner le mot qui ne vient pas (comment rendre cette couleur qui ternit, ni ambre, ni miel ?)
C’est l’instant précis d’une tension, d’un débordement : une surabondance faite pourtant de peu de choses, un lien intérieur entre les choses dehors (le “paysage”), un rapport entre les masses, les plans, et la répartition de la lumière :
j’aimerais la voir en la vision que je cherche à restituer, sa montée, et son versement précis…
Je m’approche en pensant aux rangées de blés, à la terre sombre de laquelle s’élèvent les tiges, à une ombre rase et étroite entre les plants – à l’ombre hérissée, aux fils infinis de l’ombre tendus entre les tiges.
Dans mon cœur, cet état commencé par le silence : être soulevé du dehors – ayant surpris les choses un instant se réajuster : un mouvement décelant les jours entre les masses,
les blés sont presque rouges, quatre mots pour forer,
Marche de Tréguennec à la pointe de la Torche, janvier, fin d’après-midi :
le soleil s’approche de la surface du ciel, adouci et embué, ciel presque transparent, comme un velours usé, bleu, passé au fanal abaissé ;
Charge des premières nuées, filées comme longues étoupes ou laines, ou pesantes déjà, et sombres.
Mer étale, étoffe sans mesure ni épaisseur, immobile, et dorée ; longues rangées de vagues, à peines froncées se formant de loin en loin ; plis et déplis de l’eau sans profondeur, seuls reflets, les ors du soir – souple, réglée, ample et lâche, qu’allonge le flot –
elle s’échoue sur l’estran ; aspiration lente et ordonnée, absorption de ce qui échoué, retourne se fondre.
Vient à ce moment-là, sur cette plage le mot de Linges, le mot presqu’exact, le premier seuil, Et penser ensuite à langes, dedans le corps est sans force ni muscle – Ou limbes, l’endroit nulle part où sont les âmes des enfants morts, entre Terre et Ciel : Ce ne peut être que là,
Par les histoires lues, relues, enfant, histoires par cœur, cinq marins dans la baie des Trépassés, la barque toute blanche surgie à minuit de la mer, cinq marins pleurant…
Je marche le long de la baie d’Audierne, nappes d’eau transparentes posées sur les sables, mouvantes, disparues, à nouveau étalées, miroirs effilés entre leur plis de sable – infimes digues spongieuses, amas de rien, que submerge la moindre montée de l’eau,
« Le linceuil de Marie-Jeanne », qui lui est refusé, les linges neufs qui réclament leur défunte, et peut être un intersigne venu de cet au-delà lumineux, si proche et mouvant, devant moi,
Ce qui remonte dedans ces plis, ce sont ceux défaits, de suaires presque ensoleillés, ce soir-là en baie d’Audierne,
de draps dépliés, flottants, engloutis, posés sur l’eau, ouverts, dépliés à nouveau, étalés, repliés encore,
Des suaires défaits dans les vagues, superposés doucement, venant vers moi, leurs faces se sont affaissées, pleines de plis lourds, allégées de qui leur pesait, repartis et se sont perdus,
Et ce sont vos vêtements délaissés, Anaon,pour venir à nous – repris et engloutis ceux qui se seraient à nouveau dénudés.
Un échouage impossible, obstiné : nuées défuntes, Anaonmasqués dans les lignes de mer qui se chevauchent, ils se sont dépouillés devant nous, invisibles, nus, enfermés dans les vagues : les retiennent et les submergent, les empêchent d’être entendus,
Appels que je ne peux entendre qu’à travers ma voix – Une plainte là-bas qui n’arrive à se dire – le souffle tenterait-il d’être pris.
Un afflux monté au cœur, celui de l’absence et du vide, où gisent et disparaissent mes morts irréels à marée montante
Recevoir une douleur infime venant de là-bas, qui n’est rien, une compassion pour presque rien,
plus profondes et plus impalpables qu’un souvenir ou une angoisse lointaine.
Anaon : défunts ; le peuple des défunts. Intersigne : vision presageant du décès dune personne connue. Les histoires citées ( Le linceuil de Marie-Jeanne et Les cinq Trépassés de la baie) proviennent de Lalégendede la Mort en Basse-Bretagne d’Anatole Le Bras.