Douze stations jusqu’au Monte della Croce

1.
Marcher lentement durant la montée –
je pense : un balancement du corps ;
je pense : il n’y a pas de lexique pour cet acte : l’effort extérieur,
la sensation du corps devant mesurer sa dépense, légèrement entravé.

Ressentant une familière résistance, je me dis mon coeur indiscipliné,
pour l’impossibilité de dompter mon corps ;
il est rétif à toute répétition.

2.
Sur le chemin, des touffes herbes asséchées ressemblent
à l’aile décomposée d’un oiseau.

Les oyats aux épis lumineux vus de loin,
ensemble si légèrement ondulent, impondérables –
s’il était une neige d’or pâle coulant à leur têtes, ou bien s’évaporant. 

Les pierres roulent sous les pieds ; attendent ; elles sont blanches
et noires : l’ombre est fixée à certaines de leurs faces.

3.
L’étagement des collines aux sommets larges, nus et ronds ;
toutes rebondies.

Une longue étoffe face à nous, pierreuse, s’élevant sans bris ni faille.
Tu me parles de vagues ; j’imagine leur profil, devant nous superposées
dans une suite de courbes, comme les lignes d’un dessin.

Tu les comptes. Tu me dis : « Cinq lignes en dessous des sommets. »

4.
L’envie est dans l’instant de s’écouler en leurs rondeurs, leurs creux –
ils sont tous apparents, à peine obscurcis : être soi-même
une ombre liquide ;
glisser par tous les sentiers, se ramifier :
au même moment, depuis le même point de vue,
les doigts se divisent, les bras se tendent ; les yeux parcourent
la trame des fils courant à tous les flancs.
Ils sont tirés depuis le visage. 
  
Je te regarde : en marchant, tu écartes les bras, tu chantes. Je t’écoute.

5.
Allongé, je contemple le passage des nuages, si rapide,
l’ombre immense sur les champs, les piémonts,
comme l’ire d’un dieu impatient dans les mouvements de l’herbe,
retournant les pierres, se jetant sur les roches saillantes,
ou le frayage d’une bête aveugle, ou
le passage la main sur la courbe d’un corps insensible ;
elle se dissout, perd sa forme de main ;
se reforme dans l’instant, à peine plus haut

6.
Tel un linge posé sur le visage,
afin que s’impriment les traits de l’ombre –
tourné vers nos yeux : l’herbe, les églantiers, le nerprun,
les pierriers,
d’autres arbres épars, les roches, toutes proéminentes,
des collines –
chairs silencieuses, majestueuses.

7.
La puissance du vent sur les hauteurs –
leurs vastes rondeurs steppiques –
s’allonger n’y change rien – le vent si fort,
comme le temps passerait brusquement d’un instant à l’autre,
le vent aussi immatériel et violent
que le temps  (le temps dans ses élans,
ses heurts, ses voltes.)

8.
Toi aussi, mon frère le vent, au souffle perpétuellement désaccordé,
incapable de compter, te mesurer – te décompter à toi-même.
« Loué sois-tu, mon Seigneur, pour frère Vent, et pour l’air et
pour les nuages, pour l’azur calme et tous les temps :
grâce à eux tu maintiens en vie toutes les créatures.» *

9.
Se peut-il qu’un nuage blanc aussi lumineux, aussi angélique soit
aussi inquiétant en sa forme ? Je vois un relief abrupt ;
les franges ensoleillés, dénouées, bientôt fondues – pure lumière ;
les falaises blanches qui le délimitent, le compriment, des strates d’air
et d’eau gelée ; quelle grande faute que j’ai oubliée, qu’il me montre,
en pleine lumière ?

10.
Le chant de la caille des blés : petites bulles d’eau dans son gosier,
qu’elle fait glousser dans son bec. Elle se tait à notre passage.
Grincements pour les hirondelles.
Le chant infatigable des fauvettes, noires et blanches.

11.
Sur le sommet planté d’une croix,
dans l’axe d’une première branche,
au loin distinctement – s’alignent les deux vestiges que
nous sommes venus contempler,
que trop près nous ne pouvions voir entiers, séparés.
Dans l’axe de l’autre branche, le village d’où nous sommes venus,
derrière d’autres sommets. Il faudrait désirer être fixés ici,
ne plus bouger de ce crâne herbu.

12.
L’ombre des nuages se déchire sur le sol, sous le ciel entrouvert.
Les sommets apparaissent plus nus, plus rudes, âpres, gris,
tourmentés.
Leurs fronts sévères infiniment, ridés, infiniment précis, lointains, inaccessibles.
Une surrection de la roche en elle-même.
Liant les cimes au regard, l’image d’un éclair

Abruzzes. Rocca Calascio

.Sommet de la Croix
.« Mon cœur indiscipliné » : David Copperfield, Charles Dickens
* Cantique des créatures. François d’Assise.

les yeux fermés

Je marche, me dis-tu — les yeux fermés – le soleil chaud est filtré par les branches et les feuillages… Je reçois la lumière – intégralement éparse – les taches ne se posent pas sur le visage. La peau s’éclaire seule, reflets d’une flamme. La lumière se retient. Les ombres s’allongeront en fin d’après-midi…

Tu me dis encore :

— Et l’odeur boisée, toutes les odeurs plus fortes les yeux fermés, celles des figuiers sauvages, des fumées des cheminées… Et le bain sonore ! Chants d’oiseaux, merles, mésanges, rouge-gorges, corneilles, d’autres, celui-là, sans nom : une note étirée – je ne puis l’imiter, le chant a fondu dans ma mémoire… Mais te rappelles-tu, j’ai posé le nom sur la mésange posée entre les feuilles…

Les mousses si épaisses qu’elles glissent des murets, entre lesquels les sentiers sont enclos – ils sont les plis creusés dans l’étoffe, sur le Causse, et la main passée doucement, qui les a étirés et filés entre eux – ou la poignée desserrée, l’eau répandue, à nouveau jaillissante, ayant creusé sa voie, enfin apaisée,

J’ai pensé : allées à-demi enfouies, lit de pierre et d’herbe – lumineuses sous le ciel et les ajours dessinés par les ronces, le lierre, les branches – aussi grises que les pierres, ou couleur du vieux bronze,et de mes pas jusqu’à l’horizon, à quelque dizaines de mètres, sous les feuillages verts des yeuses ou ceux des cornouillers, déjà fanés – sous chaque main un même feutre est posé : mousses – lambeaux de chair végétale – légères, posés comme des guirlandes toutes pleines – pliées en elles-mêmes –je me demande : comment parviennent-elles à retenir la lumière du soleil – humbles luminaires, corolles minuscules – soleils fragmentés, chaque pousse tourne son adret – j’imagine des calices, incessamment remplis – une rosée inépuisable – dans lesquels les rayons fondent et tremblent d’une manière que l’œil ne peut comprendre,

Tu me dis :

— Une longue vue – je marche dans la lunette d’une jumelle – les arbres sont si proches les uns des autres – les arbres protecteurs – sans savoir ce qu’il y aura après le virage – comme un cocon – je ferme les yeux – les parfums sont plus puissants, je ferme les yeux pour les oiseaux

2024.