À l’heure de Vigiles : la terre nue



Comme une petite Ombrie,

les collines s’élèvent, s’ajustent –
rabotées, demeurées inégales,
leurs surfaces écorchées sont
anormalement dorées :
chaumes, terre asséchée, couleur
de paille, d’argile sèche, d’herbe pâle

Sous le ciel limpide, immobile
inaltéré,

Une main mouvante et le bras,
soulèvent l’étoffe, la rehausse :
les reliefs amplement se déplient –
fronces qui fondent,
bossages adoucis qui s’alignent,
longues lignes de crêtes,

Passage de l’air sous l’étoffe.

Dans les cahots de la marche,
le souffle sous la terre, regardée de loin,
porté vers moi :

la mante qu’elle soulève et tire, ajustée, flottante –

dont l’œil ne voit pas les infimes mouvements ni les rehauts,
entre deux clignements,
entre deux halenées.

Terre qui invisiblement
se couvre et se dénude :

Quel serait
l’instant où apparaitrait nue la terre –
telle à la source ininterrompue
l’eau s’apprêtant –
avant son essor, sa première torsade, son tintement,
visible, simple et forte,
sa course transparente,
inentamée ?

La terre nue ici, 
Clunisois, Ombrie,
en cet instant l’offrande déposée,
lumineuse comme les étendues des chaumes, l’herbe sèche sur les pentes,
que bordent, persévérants, les arbres,

L’instant nu, les chemins pris,
d’une scission et d’une rejonction de soi :
parcourir une autre terre, qui est celle-ci, promise,

Petite Ombrie, terre du Poverello*,
Ombres échangées de l’une dans l’autre, lumière égale,

Louange
pour être soi emporté,
comme l’eau mobile en son lit,
aveugle, déliée,
sans reflet d’elle-même,
calque parfait,
exactitude du mouvement.

Ici, même sans les cyprès ni les rangées de vignes à flancs, ni les oliviers aux feuilles couleur de bronze, ni les hauteurs aussi puissantes que des dômes,

Les pas vous conduisent vers
l’état solide de la lumière :
feuilles d’or, hauts-reliefs ;
de toutes formes, bossages courbes saillies, l’ombre effacée.

Les pieds presque nus,
tant j’ai marché longtemps –
la quête des bêtes et des troupeaux
patiente, et vaine toutefois,
l’objectif en guise de livres d’heures,

Cet accommodement précis faisant que sans ombre, la lumière
vous épargne,
vous entoure,

Sans doute encore insuffisamment dépris,
pour que sans lien ni boucle ni reflet
la louange soit appariement, et
silence

* Poverello, le petit pauvre, François        d’Assise

23 au 30 septembre 26

Les ciels de l’Ombrie

Nous avons vu les ciels de l’Ombrie, comme ils reposent, versés purs
d’une grande coupe immobile.

A l’aube, le ciel s’élève, presque transparent ; une mer immobile, muette, et retenue.

A midi, le ciel est intense et doux, le soleil dur : sa force est atténuée par la teinte que prend le ciel – lumineux, léger et subtilement mobile, bordé par les montagnes.

Depuis les hauteurs du Monte Subasio, les montagnes sont d’abord de grands talus d’or en pentes douces, au-dessus des champs, des plantations d’oliviers et de cyprès, des alignements de la vigne ; au-dessus d’elles, de grandes bosses, arides et sèches, aux larges sommets pelés ; et au loin, au-dessus de forêts d’yeuses et de hêtres, une enceinte vieille et presque effacée à midi, une grande circonférence pierreuse, affaissée sous le ciel, tel un amas d’étoffes rêches et bleues, l’ombre en leurs plis rompus ; le ciel est léger, une toile tendue, tendre et polie, dépourvue de plis : une toile repliée sur elle-même par le geste doux et lent d’un bras qui l’aurait doublée, glissé entre deux épaisseurs pour les lisser, en éprouver la douceur sur la peau et la pleine pureté du bleu – pour le passage d’une coulée entre ses feuilles dociles : la montée d’une grande pâleur au zénith.

Nous avons gravi le Monte Subasio pour rejoindre Assisi. Les pentes pelées sont couvertes de pierres roses, affleurant au sol, et sonores. La montagne est empierrée, une attrition continue à ses flancs, ses replats et ses sentes, la mise à jour de sa propre matière, morcelée, dispersée, blanche, rose et drue, avant les premières hauteurs.

A peine creusés, les chemins sont pâles et lents, tirés entre des  herbes rases, sèches, dorées, et une grande foison de têtes bleutées hérissées sous le ciel pur ; des calices de feuilles raides, pointées comme des étoiles ouvertes : ce sont les panicauts, posés au-dessus de leurs feuilles dentelées, alignés selon des portées secrètes, égarés en assemblées confuses. Partout, des bosquets de grands genévriers, aux fruits noirs et secs comme de vieilles offrandes, denses de leurs branches sombres, donnent une ombre courte au-dessus des lignes de pierres et des prairies brûlées.

Ailleurs, les sentiers contournent de grandes et profondes dépressions
en forme de mortier, ridées ou rayées à l’intérieur, jusqu’à leur fonds,
par une sente circulaire.

Nous nous sommes posés entre les branches des chênes verts : elles sont ouvertes, basses, tortueuses. Nous sommes adossés à la naissance de leurs bras levés, à leurs aisselles rugueuses, entre leurs branches solides et douces, dans l’élévation de leurs bras offrant une ombre déchirée sur le sol âpre et coupant.

Nous avons pris le chemin d’Assise.

Le soleil frémissait, fondant comme une buée.

Nous avons franchi les murailles de la vieille Hispellum : la ville nous était apparue sur son éminence, derrière les rideaux de ses cyprès, toute blanche, plantée d’arbres en son cœur, ceinte d’arcs et de portes antiques, comme une petite Jérusalem.


Hispellum : Spello.

Ombrie, 2012. Nantes, 2021

Chantier général

I.

La ville en chantier
le ciel est brûlant et mat, gris,
sans ombre ni soleil, la ville s’expose nue, crue et sévère,
je ne voulais me souvenir que des couleurs obsédantes de ses façades
– ocre, jaune, brique, rose, gris : des taches géométriques et ordonnées –
mon regard est-il brouillé / est-il figé ?

Quelle sera la figure du souvenir ?

Temps de la marche –
que les mots saisissent-ils, qui affluent maladroitement ?
Ils sont dans la nasse mobile du corps
aveuglée, insaisissable, irrasasiée ;
le regard ne choisit pas, ne se fige pas –

Regarder, comme un tissu glisse hors de la vue : vous êtes dans le tissu,

II.

Chantier général  – excavations, percées – conduits palissades – creusements, bâches – rubans, cônes, plots, barrières – profusion de signaux, passages et détroits pour la foule – décor ininterrompu, les façades aux couleurs répétées,

La ville semble avoir toujours existé avant elle – ou contre elle,
chargée, encombrée et incomplète,
insatiable, elle ne cesse de se prélever

sur elle-même pour s’ériger,
se poursuivre –

briques – fondations, murs : sa subsistance,

Gisent encore d’autres morceaux de ville, sous elle, lambeaux fragments reliefs épaves débris fondations,

La ville ne cesse de croître
par en-dessous – au-dessus – en largeur – par accumulation,
par le vide à sa surface –

La sensation exacte : cette ville est comme un magma –

Je me dis : elle ne cesse de se reproduire – telle une bête – la Louve – Lupa –
de se fouiller, de pousser, se cracher, se diviser et se distendre,
comme se vautrer en elle-même – ses fondations ses murs – sa faim –
ses entrailles / se dévorer elle-même,

Toutes constructions pour devenir vestiges – emphase, monumentalité –

(l’espace est demesuré, vide, presque impossible à traverser
autour de Saint-Jean de Latran.)

III.

Tout est construit vite, comme si le temps manquait, était resté à l’arrière,
ne s’écoulait que difficilement –
la ville se creuse, se déjette, se vide
par ce qu’elle se prend, utilise et rejette –
creuser expulser construire se passent très vite,

Vitesse à laquelle ajouter la seule visible (hormis celles des véhicules, dont les klaxons sont agressifs, irritante) :
la vitesse à laquelle ce qui est construit si précipitamment se dégrade –

Dans les couloirs d’une ligne de métro, je m’égare volontairement entre
Piazza di Spagna et une sortie par laquelle je suis expulsé en plein soleil,
Piazza Pinciana ; dix minutes à marcher dans les couloirs déserts –

Courir sur de très longs escalators qui se déroulent pour moi seul –
dans un monde oublié, à peine regardable – en pleine lumière – lumières étirées – lumières vides – lumières hospitalières –
(une salle d’opération),
les carrelages démontés, le crépi humide, la crasse – l’inachèvement –

Taches interrompues – je me dis : maintenance impossible –
trop de choses à la fois / la Louve ne cesse de croître,

(J’ai eu l’idée bête de passer un doigt sur les vitres du métro à La Garbatella ;
l’index est resté couvert d’une suie tenace, épaisse – j’ai pensé : depuis combien de temps – se mesure-t-il ?)

Se donner l’air de tenir / tenir jusqu’à ne plus tenir

IV.

Ne pas parler de la ville ; elle n’est pas une personne ; elle n’est pas le sujet d’un verbe.

Qui agit ? Les forces qui se sont jouées des hommes qui ont joué avec elles ?

Cupidité ignorance profit inculture négligence mépris – ai-je lu…

Je suis ignorant comme n’importe quel touriste.

Le chaos et la beauté se reflètent partout, ensemble, dans le même miroir.

V.

Les photographies en noir et blanc, d’Ostiense, Portuense, Testaccio…

Comme un pli d’ombre de la ville, retiré –

Puis-je dire que j’ignore ce que j’ai ressenti – reflet de ce qui n’est plus, jamais ne fut pour moi – jusqu’à venir me faire face, doucement –comme la perte d’un monde auquel je suis étranger : que vient-il tirer de moi ?

Les photographies datent d’un siècle, ou moins : les flux vitaux, épais, sanguins,
et les nerfs de la ville,

– électricité gaz viande magasins généraux –
qui ne se voient pas, que la ville ne montre pas :

sa véritable subsistance,

Gazomètre, port, centrale électrique, abattoirs – que la ville soit vivable –
vestiges déjà effacés, plus vite que le reste :

Thermes, Cirques, Palais, nécropoles –

Il m’est poignant de penser aux vies passées là : elles ne sont pas enfouies,
ni disparues, inertes non plus,

passées dans une ville plus humble, plus mystérieuse, vivante.

Roma, juin 24

Sur Youtube : https://youtube.com/@agerardot-paveglio?si=1EhT8bJ1fDNCGQwh

Douze stations jusqu’au Monte della Croce

1.
Marcher lentement durant la montée –
je pense : un balancement du corps ;
je pense : il n’y a pas de lexique pour cet acte : l’effort extérieur,
la sensation du corps devant mesurer sa dépense, légèrement entravé.

Ressentant une familière résistance, je me dis mon coeur indiscipliné,
pour l’impossibilité de dompter mon corps ;
il est rétif à toute répétition.

2.
Sur le chemin, des touffes herbes asséchées ressemblent
à l’aile décomposée d’un oiseau.

Les oyats aux épis lumineux vus de loin,
ensemble si légèrement ondulent, impondérables –
s’il était une neige d’or pâle coulant à leur têtes, ou bien s’évaporant. 

Les pierres roulent sous les pieds ; attendent ; elles sont blanches
et noires : l’ombre est fixée à certaines de leurs faces.

3.
L’étagement des collines aux sommets larges, nus et ronds ;
toutes rebondies.

Une longue étoffe face à nous, pierreuse, s’élevant sans bris ni faille.
Tu me parles de vagues ; j’imagine leur profil, devant nous superposées
dans une suite de courbes, comme les lignes d’un dessin.

Tu les comptes. Tu me dis : « Cinq lignes en dessous des sommets. »

4.
L’envie est dans l’instant de s’écouler en leurs rondeurs, leurs creux –
ils sont tous apparents, à peine obscurcis : être soi-même
une ombre liquide ;
glisser par tous les sentiers, se ramifier :
au même moment, depuis le même point de vue,
les doigts se divisent, les bras se tendent ; les yeux parcourent
la trame des fils courant à tous les flancs.
Ils sont tirés depuis le visage. 
  
Je te regarde : en marchant, tu écartes les bras, tu chantes. Je t’écoute.

5.
Allongé, je contemple le passage des nuages, si rapide,
l’ombre immense sur les champs, les piémonts,
comme l’ire d’un dieu impatient dans les mouvements de l’herbe,
retournant les pierres, se jetant sur les roches saillantes,
ou le frayage d’une bête aveugle, ou
le passage la main sur la courbe d’un corps insensible ;
elle se dissout, perd sa forme de main ;
se reforme dans l’instant, à peine plus haut

6.
Tel un linge posé sur le visage,
afin que s’impriment les traits de l’ombre –
tourné vers nos yeux : l’herbe, les églantiers, le nerprun,
les pierriers,
d’autres arbres épars, les roches, toutes proéminentes,
des collines –
chairs silencieuses, majestueuses.

7.
La puissance du vent sur les hauteurs –
leurs vastes rondeurs steppiques –
s’allonger n’y change rien – le vent si fort,
comme le temps passerait brusquement d’un instant à l’autre,
le vent aussi immatériel et violent
que le temps  (le temps dans ses élans,
ses heurts, ses voltes.)

8.
Toi aussi, mon frère le vent, au souffle perpétuellement désaccordé,
incapable de compter, te mesurer – te décompter à toi-même.
« Loué sois-tu, mon Seigneur, pour frère Vent, et pour l’air et
pour les nuages, pour l’azur calme et tous les temps :
grâce à eux tu maintiens en vie toutes les créatures.» *

9.
Se peut-il qu’un nuage blanc aussi lumineux, aussi angélique soit
aussi inquiétant en sa forme ? Je vois un relief abrupt ;
les franges ensoleillés, dénouées, bientôt fondues – pure lumière ;
les falaises blanches qui le délimitent, le compriment, des strates d’air
et d’eau gelée ; quelle grande faute que j’ai oubliée, qu’il me montre,
en pleine lumière ?

10.
Le chant de la caille des blés : petites bulles d’eau dans son gosier,
qu’elle fait glousser dans son bec. Elle se tait à notre passage.
Grincements pour les hirondelles.
Le chant infatigable des fauvettes, noires et blanches.

11.
Sur le sommet planté d’une croix,
dans l’axe d’une première branche,
au loin distinctement – s’alignent les deux vestiges que
nous sommes venus contempler,
que trop près nous ne pouvions voir entiers, séparés.
Dans l’axe de l’autre branche, le village d’où nous sommes venus,
derrière d’autres sommets. Il faudrait désirer être fixés ici,
ne plus bouger de ce crâne herbu.

12.
L’ombre des nuages se déchire sur le sol, sous le ciel entrouvert.
Les sommets apparaissent plus nus, plus rudes, âpres, gris,
tourmentés.
Leurs fronts sévères infiniment, ridés, infiniment précis, lointains, inaccessibles.
Une surrection de la roche en elle-même.
Liant les cimes au regard, l’image d’un éclair

Abruzzes. Rocca Calascio

.Sommet de la Croix
.« Mon cœur indiscipliné » : David Copperfield, Charles Dickens
* Cantique des créatures. François d’Assise.

L’attente, à Rome

Dans le parc désert autour de midi
l’herbe est sèche –
est elle cassante ? 
la terre couleur de pierre, crue, os –

D’où vient cette douceur ?

Les ombres des feuillages se posent sur  les statues,
comme fontaines autour d’elles,
à terre, les ombres se rejoignent :
lambeaux, laines foulées entre elles, 
clarté des jours à même le sol, comme sable,
l’ombre est gardée entre les arbres –
pins parasols, troncs étirés par saccades,
soulevant leurs ombelles, vives, claires –
cyprès, ifs, flammes raides, indifférentes –
palmiers, cèdres, chênes verts :

La canopée dessine une carte, l’ombre est rivière, îles, crue,

Les perruches volent comme des diamants, 
leurs cris rayent le ciel, 
elles volent par deux, prolifèrent,

Giardini secchi, jardins secs –
la couleur de l’herbe est celle de l’enduit jaune des façades

Douceur à cause de l’attente ;   
elle sera si longue avant de partir,
à cause, tout autour, de la couleur d’une chair tendre,
une couleur presque mate de fruit :
celle des murs, devinée derrière les feuillages,
entre les troncs ébranchés jusqu’aux épaules
(rugueux, sillons, grands squames) –
à cause de celle du ciel, soyeux, sans ride,
légèrement posé, légèrement soulevé,
légèrement lumineux et douloureux.


Ou bien est-ce parce que je me demande si je sais 
Pourquoi je suis venu ici, à Rome – ou feins de l’ignorer,
ou bien parce que j’apprends sans heurt dans l’instant
que je l’ignore,
que je l’ignorais depuis le départ ?

Je suis venu ici pour une raison oubliée,  
Malgré mon désir.

La marche recommence chaque matin ; 
étranger à l’agitation majeure de la ville,    
eccomi – me voilà – embarrassé, ignorant :

tout fait signe et demeure étranger –
impénétrable – doit le rester.

Dans le cratère de la ville marcher extra muros,
sans autre mesure que le champ d’un aimant lointain,
(Les trois premiers jours, il n’y avait ni ombre ni soleil,
seulement la chaleur coupante du ciel, une vapeur pesante.
Sans ombre, la ville s’exposait nue,
crue et sévère, dans ses couleurs obsédantes :
ocre, jaune, brique, gris ;
verts les seules têtes des pins parasols,
les flancs des cyprès)

ayant cherché en elle, 
ayant dû extraire d’elle – purement,
après la première et incertaine impulsion du désir, 
ce  qu’elle m’a donné,

Assis sur ce banc, serein – il est midi passé ;
n’attendant rien, je saurai ce qui est venu,

je l’ai vite su :
c’est après que je pourrai le dire

Parco della Villa Celimontana. Juin 2024

Divination

I.
Marchant vers deux lacs,
que j’imagine enfouis, à une distance que j’ignore,
devinant la forme des collines
A la manière dont elles sont assemblées
autour d’eux,

telle la main lorsqu’elle éprouve
le plaisir d’être guidée par des courbes successives –
et l’esprit, la sensation du corps soulevé par la caresse –
et le regard, l’inépuisable ondulation
où chuter et se lancer – leur  battement.

Marchant dans la divination du plaisir à venir,
conduits à présent à l’exact alignement :

Le seuil lointain abaissé, la forme du passage apparue :
roches sur le sommet, en un sombre déchirement, indistinctes –
le seuil ouvert, la plaine.

Une eau large, très lentement remuée, glissée jusqu’à nous,
qui se recourbe –

À présent nous voilà tirés vers le seuil là-haut,
privés de poids ;
l’herbe fuit devant nous,
entrainés, comme dans une barque halée –

les bords de la vallée s’écartent doucement ;
montés à ses flancs, parmi chaumes et chardons,
creusés par les sabots des bêtes –
(nous y posons nos pas)
j’imagine en regardant

la courbe large du synclinal

Qu’il doit exister une ligne par laquelle
pourrait passer le fil d’un ruisseau :
une couture légère, sinueuse, exacte – un trait équidistant –
de sorte qu’elle partage la vallée tout son long en deux parties égales

Parmi les troupeaux : bêtes éparses, nombreuses –
indifférentes ; les plus proches lèvent brièvement
leurs mufles interrogants vers nous.

Le souffle des herbes ensemble jusqu’à nos mains,
nous-mêmes nous hissant jusqu’au pas, 
notre barque emplie de l’eau qui la berce ;
vagues montées les unes sur les autres qui nous portent.

Le chemin s’étrécit au nœud  du sentier, tourné  vers le sommet.

Nous sommes et la barque et l’eau indistinctement

et la vallée dont nous avons gagné la passe
est eau et barque indistinctement.

II.
Une grange cistercienne, au sommet – les pierres disposées –
grises, de couleur semblable à celle des parois
des grands sommets, apparus.

Nous occupons l’espace vide, comme en un jeu,
posant  nos mains sur les pans de mur les plus hauts,
les façades ébauchées.

Je ne sais plus : sommes-nous montés, sommes-nous descendus –
me souvenant de notre bercement, des pentes nues, rauques ;
de l’espace élargi ; de chants d’oiseaux –
signes à présent perdus – à quelle page ?
de collines rondes, ajustées selon une opulence telle,
réservée au seul marcheur :

Rebonds, coulées, voltes ; dérives parmi les fruits ;
piémonts indistincts du chemin ;
frôler un corps, virer au près pour un autre à suivre.

Une voie tendue, exclusive, vers

Les deux étendues d’eau successives,
une distance légère entre eux : 
deux cercles sur lesquels l’eau semble reposer, 
sans profondeur,

Offrandes faites aux bêtes qui demeurent pareillement
étrangement silencieuses,

Qui se sont alignées au-dessus de l’eau, en lignes parallèles,
suivant une topologie connue d’elles seules –
sphinges rouges et grises, si nombreuses, captives
qui attendent de notre bouche
la question à laquelle elles brûlent de répondre.

Italia. Abbruzo. Grangia cistercense di Santa Maria del Monte

Soleil de la Tuscia

I.
Le soleil versé d’une main nerveuse –

d’un geste accompli à l’instant pour vous
dans l’espace sans borne ni assise.

Traversant l’expansion pure de la chaleur,
ses ressauts –
modelant la face de la terre,
implacable,

l’absence de butée, à l’infini après chaque relief aperçu,
une chute attendue – votre corps :
elle surviendra, le vide soudain.

Sur une éminence, à vitesse lente
l’idée d’une surface vient peu à peu ;
le regard parvient à se fixer, la terre
prend forme, et densité,

commencée par

la sensation d’isolement : fermes distantes,
exposées, sans ombre,
l’effort, la chaleur, l’horizon vide autour ;
bosquets sombres aux pliures du sol ; arbres seuls ;
sentiers blanchis, la craie s’est écrasée qui les a tracés –
exils sur une tôle herbue,
un dos démesurément allongé, et bosselé ;

la face du soleil à même le sol ;
autour de vous de grandes aires mouvantes –
la découpe nette d’une colline totalement rase ;
de larges champs ajointés selon leur équilibre –
retenir sa respiration –
ils sont tous moissonnés, cuisants ; dorures pelées –
de grandes toiles assoiffés ; qui marcherait là ?

II.

Mais la terre nue est noire et profonde.

Une forme de chute et d’obstination,
de course vers le vide,
la brûlure de tout le corps en son élan ;
il résiste – ensuite cède
et se relève  – je le ressens en
regardant les collines : les reliefs basculent,
se haussent : une surrection lente, tenace.

A cause de la maturation du sol,
la fertilité de cette terre sombre :
grâce aux morts,
et au feu, et à la pierre appelée nenfro.

Des fermes encore,
sous la tôle surchauffée les meules empilées,
les pneus dans la cour,
les bâtiments perpendiculaires.

Observant les pylônes et les fils électriques :
l’autre épaisseur, celle du ciel,
un calque, sa transparence –
des lignes obsessionnelles,
seules droites,
tirées depuis la mer –
une direction consciente.

Sous la lumière, l’assemblée souterraine des nécropoles.

III.
Sous la terre : l’assise des tombes
pour le banquet des morts –
demeures superposées dans les vallées de
la mort sans ombre –
dieux sans syllabes –

l’ample montée du soleil jusqu’à nous


Tuscia : terre des Étrusques.
Nenfro : roche d’origine volcanique, tuf gris peu résistant
à structure compacte, que les Étrusques ont utilisé
pour leurs sculptures.

L’arbre roux

Ciel étincelant pur verre soufflé dans
les bruits de sa fusion de sa combustion

Cris des corneilles des pigeons s’élevant,
gravier frôlant le ciel, leurs ailes ne peuvent fondre

Cassantes l’herbe et les feuilles courbes

Les arbres retiennent leur respiration
les ramures terminales écartent la lumière                

Devant nous quelques arbres dans l’instant violent de leur incendie
devant nous interrompu
l’incendie blanc de l’arbre devant le ciel blanc
images surexposées de l’arbre dans la flamme :
torche imprenable dans le dessin de sa hanche,
flamme entière à la place du ciel entier,
avant leur disparition conjuguée –
effacés l’un dans l’autre dans une image dernière.
Nous ne nous étions pas retournés –
Derrière nous, le buisson ardent et muet –
L’apprêt d’un ultime cri d’angoisse – resté accroché dans la gorge

Penser le Feu en soi :
Serai-je l’écorce consumée,
l’Aubier adonné au feu, toutes fibres délacées –
ou, boiteuse et lascive, par hautes lignes souples
coulant le long des fibres passives, la Flamme ?
Il me faut ce cœur consentant et la matière ignifère (elle l’ignore !)
pour que mon propre cœur excédé
tressaille et se répande.

Les chênes sans bruit grincent dans leurs ombres :
fils invisibles d’étoffes grises,
ajourées de cendres et de grains de poussière

Ici, l’arbre entier, roux
est resté droit ;
contourner ses bras invaincus et raides :
arbre en train de mourir, brandissant à ses bois nus,
de raides plumets d’étoupe rousse et de feu mort

Maremma, Toscana, 2020/ 2024

Calice

little poppies, little hell flames,
Do you do no harm ?
…
A mouth just bloodied.
Little bloody skirts !
Poppies  in July
Sylvia Plath

Paupières closes face au soleil,
T’es-tu frotté les yeux avec les poings ?
un papillon apparaît dans le vitrail de ses ailes –
le vitrail est rouge –
il ruisselle de loin comme un feu ou la braise,
ou bien le sang.

Soleil sous la terre pour l’apparition des coquelicots –
quatre pétales rouge vif, vif –
si vif que tu ne peux penser qu’à la mort –
l’œil saigne, ne comprend pas ta pensée de mort…

Ils sont légions : regarde un seul d’entre eux,
vois l’œil unique : quatre simples pétales soigneusement cousues,
grandes ouvertes pour recueillir la lumière
– pure innocence –

Je ne connais pas le vocable exact ; il est inutile :
ils ne se sont ni dispersés ni disséminés, 
qui ouvrent leur  œil tendre – sanglant  et lumineux vers le ciel –
calice de soie, à peine froissée,

Sous terre, sais-tu comme le sang se répand au printemps ?

L’injection nocturne du sang – 
le vitrail dont les chemins de plomb  se sont brisés :
la couleur se répand ;
sous la plaine, le reflet nocturne d’un lac de sang
sous terre, l’attente du premier soleil,


Comprends, ils luttent pour chaque acre, pour percer la terre,
tous au même moment,
déchirer la chair qui les enveloppe, lui soustraire sa couleur.

Vois : les coquelicots s’allongent à chaque creux,
ont gagné chaque bosse, chaque pli,
parmi les fleurs de lin  les fleurs de lentilles,
les blés aux dorures pâles, si passifs : la forme du vent les brasse,
leur apprend à se mouvoir ensemble,
se caresser,

Au cœur de mon Eden :
l’immense marqueterie végétale
qui recouvre l’altiplaine, une infinité de lames parallèles ;
la division savante et légère du sol,
d’étroites et indénombrables parcelles
que leurs couleurs distinguent seules,
recueillant la vie qui s’entête, réapparait : gentianes avoine
marguerites  bouillon-blanc  narcisses digitales,
avec l’orge, les blés, les lentilles, les pois.

Toute vie ne s’expose que partiellement
– si présente, si foisonnante,
à peine visible,
le sang retiré,

Après la récolte – la fauche de mi-juillet, les fleurs sauvages
sont roulées avec toutes les herbes
dans la meule – roundballs

La peau là-bas est arrachée –
elle ne peut cacher sa fleur – blanche et verte,

J’ai déjà remarqué :
tu dis « coquelicot »
en détachant les quatre syllabes,
une par pétale.

Luglio 2024, Umbria, altipiano di Castelluccio di Norcia

une ride

Je ne sais si l’eau du lac est aussi chaude que la peau de mon corps, aussi labile : une autre peau coulant le long du dos, glissant sous les vêtements.

Nous partageons le même poids, la même lenteur, sous le ciel : une tôle surchauffée.

J’ai regardé le sol. L’eau est opaque, les rives sans ombres : sable, branches, aiguilles de pins, racines qui rampent, les parasols à l’aplomb du soleil.

La surface du lac n’est pas ridée – un linge immobile lisse ; le bateau a dû glisser sans le toucher,

Le film de l’eau est d’une impassibilité anormale,

Tout s’efface – les sennes s’accrochent aux pieux, simples tiges posées sur l’eau, tremblotantes.

La montagne autour du lac devient de plus en plus claire à mesure qu’elle s’élève.

Je m’aperçois soudain que le ciel est blanc, absent :

Je ne l’avais pas remarqué.

Je me regarde devant une glace, me lavant les mains – quelle était cette sensation – une minute auparavant – je me regarde sans me voir – la ride passée sur l’âme ?

Je montais les marches vers l’étage – elle m’avait soulevé un instant – l’eau est si peu profonde, le souvenir impalpable – une légère différence de couleur entre les masses légères de l’eau, à peine dissemblables, figées dans la vasque tiède.

En quelques secondes se sont reflétés ensemble tristesse, fatigue, ennui, fuite ; la sensation – négligeable, a failli se fondre avec tout le reste. Entêté : la faire remonter entre mes doigts ouverts – errante – mémoire rétive, sur le point de passer à autre chose – laquelle ?

La chaleur était écrasante dehors.

Je la trouve bien ténue – je n’avais jamais pris le temps de la saisir, la retirer de l’eau…

Je la tiens comme une pointe retirée entre deux doigts.

Je pense à comment je vis les choses :

par avance – un souvenir heureux –

A cause de ce désir, je ne sais clairement ce que j’éprouve,

la clarté du soleil, le corps en son effort accru, l’avidité, l’impatience devant l’offrande proche, le fruit tenu sans hâte – sa peau est celle d’une pèche – la fusion impossible – et le renoncement – si proche si menaçant – puisque le fruit n’existe qu’en mon esprit, ou la peur : l’objet convoité me décevra…

Il me déçoit déjà – en l’esprit : angoisse présente, presque pure – resserrement autour du vide, la pulpe expulsée.

Je ne sais dans quel pli se trouve le plaisir que j’éprouve, s’il est celui que je ressens – ou son reflet, son idée…

Il est impossible d’avancer, de vouloir quoi que ce soit,

j’ai vu les poissons crevés, flottant près des rives et les promeneurs quitter l’île, à peine débarqués, ne regarder que l’absence de ride sur l’eau du lac, le ciel qui fond.

Lago Trasimeno, estate 2024.