Chantier général

I.

La ville en chantier
le ciel est brûlant et mat, gris,
sans ombre ni soleil, la ville s’expose nue, crue et sévère,
je ne voulais me souvenir que des couleurs obsédantes de ses façades
– ocre, jaune, brique, rose, gris : des taches géométriques et ordonnées –
mon regard est-il brouillé / est-il figé ?

Quelle sera la figure du souvenir ?

Temps de la marche –
que les mots saisissent-ils, qui affluent maladroitement ?
Ils sont dans la nasse mobile du corps
aveuglée, insaisissable, irrasasiée ;
le regard ne choisit pas, ne se fige pas –

Regarder, comme un tissu glisse hors de la vue : vous êtes dans le tissu,

II.

Chantier général  – excavations, percées – conduits palissades – creusements, bâches – rubans, cônes, plots, barrières – profusion de signaux, passages et détroits pour la foule – décor ininterrompu, les façades aux couleurs répétées,

La ville semble avoir toujours existé avant elle – ou contre elle,
chargée, encombrée et incomplète,
insatiable, elle ne cesse de se prélever

sur elle-même pour s’ériger,
se poursuivre –

briques – fondations, murs : sa subsistance,

Gisent encore d’autres morceaux de ville, sous elle, lambeaux fragments reliefs épaves débris fondations,

La ville ne cesse de croître
par en-dessous – au-dessus – en largeur – par accumulation,
par le vide à sa surface –

La sensation exacte : cette ville est comme un magma –

Je me dis : elle ne cesse de se reproduire – telle une bête – la Louve – Lupa
de se fouiller, de pousser, se cracher, se diviser et se distendre,
comme se vautrer en elle-même – ses fondations ses murs – sa faim –
ses entrailles / se dévorer elle-même,

Toutes constructions pour devenir vestiges – emphase, monumentalité –

(l’espace est demesuré, vide, presque impossible à traverser
autour de Saint-Jean de Latran.)

III.

Tout est construit vite, comme si le temps manquait, était resté à l’arrière,
ne s’écoulait que difficilement –
la ville se creuse, se déjette, se vide
par ce qu’elle se prend, utilise et rejette –
creuser expulser construire se passent très vite,

Vitesse à laquelle ajouter la seule visible (hormis celles des véhicules, dont les klaxons sont agressifs, irritante) :
la vitesse à laquelle ce qui est construit si précipitamment se dégrade –

Dans les couloirs d’une ligne de métro, je m’égare volontairement entre
Piazza di Spagna et une sortie par laquelle je suis expulsé en plein soleil,
Piazza Pinciana ; dix minutes à marcher dans les couloirs déserts –

Courir sur de très longs escalators qui se déroulent pour moi seul –
dans un monde oublié, à peine regardable – en pleine lumière – lumières étirées – lumières vides – lumières hospitalières –
(une salle d’opération),
les carrelages démontés, le crépi humide, la crasse – l’inachèvement –

Taches interrompues – je me dis : maintenance impossible –
trop de choses à la fois / la Louve ne cesse de croître,

(J’ai eu l’idée bête de passer un doigt sur les vitres du métro à La Garbatella ;
l’index est resté couvert d’une suie tenace, épaisse – j’ai pensé : depuis combien de temps – se mesure-t-il ?)

Se donner l’air de tenir / tenir jusqu’à ne plus tenir

IV.

Ne pas parler de la ville ; elle n’est pas une personne ; elle n’est pas le sujet d’un verbe.

Qui agit ? Les forces qui se sont jouées des hommes qui ont joué avec elles ?

Cupidité ignorance profit inculture négligence mépris – ai-je lu…

Je suis ignorant comme n’importe quel touriste.

Le chaos et la beauté se reflètent partout, ensemble, dans le même miroir.

V.

Les photographies en noir et blanc, d’Ostiense, Portuense, Testaccio

Comme un pli d’ombre de la ville, retiré –

Puis-je dire que j’ignore ce que j’ai ressenti – reflet de ce qui n’est plus, jamais ne fut pour moi – jusqu’à venir me faire face, doucement –comme la perte d’un monde auquel je suis étranger : que vient-il tirer de moi ?

Les photographies datent d’un siècle, ou moins : les flux vitaux, épais, sanguins,
et les nerfs de la ville,

– électricité gaz viande magasins généraux –
qui ne se voient pas, que la ville ne montre pas :

sa véritable subsistance,

Gazomètre, port, centrale électrique, abattoirs – que la ville soit vivable –
vestiges déjà effacés, plus vite que le reste :

Thermes, Cirques, Palais, nécropoles –

Il m’est poignant de penser aux vies passées là : elles ne sont pas enfouies,
ni disparues, inertes non plus,

passées dans une ville plus humble, plus mystérieuse, vivante.

Roma, juin 24

Sur Youtube : https://youtube.com/@agerardot-paveglio?si=1EhT8bJ1fDNCGQwh

Pour la nuit

Pour la nuit surprise, nue,
la nuit éparse en son intrigue –

Longues fougères vibratiles
prises dans la privation de perspective, la solution de l’espace –

Poumons,
l’apprêt du tableau en lequel toutes choses
apparaissent ressuyées –

Dans l’agitation des plus hautes branches et la trêve,

les galeries de la nuit, les chemins vers l’esquisse ultime, inaboutie –

Le langage de la nuit dans l’effacement des cimes, syllabes fondues –

Le pli de l’espace sur lui-même,
la montée de l’espace dans une éclosion lente, libre de toute forme,

L’injection d’un liquide sombre dans les veines,

L’étrange incarnation des choses dans celles
qui sont seulement le plus proches,

dont on ne distingue que le port et la matière ligneuse,
l’emmêlement rigide et les images brouillées –

Une soudaine apparition, la sensation ténue de panique,
d’une menace :

où se tient-elle – entre l’esprit et la chose ?

— Quelle est cette gangue serrée autour de mon coeur,
la chose que je ne puis dire – dont libre, la nuit est le fruit ?

— Crois-tu que la nuit puisse ainsi tenir en toi, toute la phrase complète ?

Douze stations jusqu’au Monte della Croce

1.
Marcher lentement durant la montée –
je pense : un balancement du corps ;
je pense : il n’y a pas de lexique pour cet acte : l’effort extérieur,
la sensation du corps devant mesurer sa dépense, légèrement entravé.

Ressentant une familière résistance, je me dis mon coeur indiscipliné,
pour l’impossibilité de dompter mon corps ;
il est rétif à toute répétition.

2.
Sur le chemin, des touffes herbes asséchées ressemblent
à l’aile décomposée d’un oiseau.

Les oyats aux épis lumineux vus de loin,
ensemble si légèrement ondulent, impondérables –
s’il était une neige d’or pâle coulant à leur têtes, ou bien s’évaporant. 

Les pierres roulent sous les pieds ; attendent ; elles sont blanches
et noires : l’ombre est fixée à certaines de leurs faces.

3.
L’étagement des collines aux sommets larges, nus et ronds ;
toutes rebondies.

Une longue étoffe face à nous, pierreuse, s’élevant sans bris ni faille.
Tu me parles de vagues ; j’imagine leur profil, devant nous superposées
dans une suite de courbes, comme les lignes d’un dessin.

Tu les comptes. Tu me dis : « Cinq lignes en dessous des sommets. »

4.
L’envie est dans l’instant de s’écouler en leurs rondeurs, leurs creux –
ils sont tous apparents, à peine obscurcis : être soi-même
une ombre liquide ;
glisser par tous les sentiers, se ramifier :
au même moment, depuis le même point de vue,
les doigts se divisent, les bras se tendent ; les yeux parcourent
la trame des fils courant à tous les flancs.
Ils sont tirés depuis le visage. 
  
Je te regarde : en marchant, tu écartes les bras, tu chantes. Je t’écoute.

5.
Allongé, je contemple le passage des nuages, si rapide,
l’ombre immense sur les champs, les piémonts,
comme l’ire d’un dieu impatient dans les mouvements de l’herbe,
retournant les pierres, se jetant sur les roches saillantes,
ou le frayage d’une bête aveugle, ou
le passage la main sur la courbe d’un corps insensible ;
elle se dissout, perd sa forme de main ;
se reforme dans l’instant, à peine plus haut

6.
Tel un linge posé sur le visage,
afin que s’impriment les traits de l’ombre –
tourné vers nos yeux : l’herbe, les églantiers, le nerprun,
les pierriers,
d’autres arbres épars, les roches, toutes proéminentes,
des collines –
chairs silencieuses, majestueuses.

7.
La puissance du vent sur les hauteurs –
leurs vastes rondeurs steppiques –
s’allonger n’y change rien – le vent si fort,
comme le temps passerait brusquement d’un instant à l’autre,
le vent aussi immatériel et violent
que le temps  (le temps dans ses élans,
ses heurts, ses voltes.)

8.
Toi aussi, mon frère le vent, au souffle perpétuellement désaccordé,
incapable de compter, te mesurer – te décompter à toi-même.
« Loué sois-tu, mon Seigneur, pour frère Vent, et pour l’air et
pour les nuages, pour l’azur calme et tous les temps :
grâce à eux tu maintiens en vie toutes les créatures.» *

9.
Se peut-il qu’un nuage blanc aussi lumineux, aussi angélique soit
aussi inquiétant en sa forme ? Je vois un relief abrupt ;
les franges ensoleillés, dénouées, bientôt fondues – pure lumière ;
les falaises blanches qui le délimitent, le compriment, des strates d’air
et d’eau gelée ; quelle grande faute que j’ai oubliée, qu’il me montre,
en pleine lumière ?

10.
Le chant de la caille des blés : petites bulles d’eau dans son gosier,
qu’elle fait glousser dans son bec. Elle se tait à notre passage.
Grincements pour les hirondelles.
Le chant infatigable des fauvettes, noires et blanches.

11.
Sur le sommet planté d’une croix,
dans l’axe d’une première branche,
au loin distinctement – s’alignent les deux vestiges que
nous sommes venus contempler,
que trop près nous ne pouvions voir entiers, séparés.
Dans l’axe de l’autre branche, le village d’où nous sommes venus,
derrière d’autres sommets. Il faudrait désirer être fixés ici,
ne plus bouger de ce crâne herbu.

12.
L’ombre des nuages se déchire sur le sol, sous le ciel entrouvert.
Les sommets apparaissent plus nus, plus rudes, âpres, gris,
tourmentés.
Leurs fronts sévères infiniment, ridés, infiniment précis, lointains, inaccessibles.
Une surrection de la roche en elle-même.
Liant les cimes au regard, l’image d’un éclair

Abruzzes. Rocca Calascio

.Sommet de la Croix
.« Mon cœur indiscipliné » : David Copperfield, Charles Dickens
* Cantique des créatures. François d’Assise.

L’angoisse en pensant à l’automne


— Une angoisse soudaine en pensant à l’automne,
alors que le ciel s’adoucit ;
je taillais le ciste, la sauge,
leurs arômes s’étaient libérés dans la brassée que je portais,
avec ceux de la mélisse coupée.

Pourquoi cette idée de mort… Ai-je fait un pas de trop dans le jardin ?

Odeur de l’herbe coupée (elle dénonce le prédateur),
la terre sous mes ongles ;

J’ai pensé :
Quelque chose me manque, que l’automne aurait dû apporter –
qu’il ne me donnera plus jamais :
les dorures précaires des arbres, la lumière pâle,
l’épaule et le cou d’une femme ou d’un homme,
un léger hâle versé à leur chute,

(Je t’entends ricaner ; les arbres dont la sève se rétracte,
la lumière de plus en plus courte, mon écharpe…)

Je n’atteindrai pas l’automne.

La consistance de ce manque ressemble à l’envie de vomir après la course.

Je sais creuser en moi, forcer, ne pas brusquer, sonder, attendre, guetter.

J’ignore.

Il s’était peut-être échappé quelque chose de mon âme,
qui a repoussé l’automne.

Une chose m’oppressait, comme si j’étais épuisé avant
de commencer la tâche qui m’était confiée, qui semblait si importante ;

un fruit avait-il mûri en moi, que je ne pouvais laisser se détacher ?

Ce serait pourtant un fruit d’été,
non celui après la maturité duquel la plante se dessèche et périt.

Nous nous sommes dits :
« Est-il plus simple de laisser les jours s’écouler, muets, infertiles ? »

J’ai pensé :
Un orage dans le ventre, une gêne tenace, un peu comme la peur,
ou une indigestion.

L’orage est déjà passé me dis-tu ? De tout ce dont on s’effraie,
on a davantage peur avant. Mais savoir l’orage imminent
m’est vital. Je dois me protéger, me cacher.
Tu me dis que cela ne sert à rien, que l’orage a éclaté.
Je suis malade parce que j’aurais préféré me cacher,
que l’orage ne soit pas encore passé.
De quoi ai-je espoir d’avoir encore peur ?
Maintenant je suis nu. De quoi me protéger ? Que me reste-t-il ?

 — Quelle bête, quelle peur en ton ventre ?
La trahison de l’automne…
La peur que ce que tu as à donner s’arrache de toi
et t’arrache tout entier avec ton ventre, tes entrailles…
Qu’il n’y ait pas de page suivante, celle de l’automne,
ensuite celle de  l’hiver ? Tout se ferme très lentement,
entre en soi, la sève est aspirée vers la terre,
les fruits qu’il faut écraser du pied, l’humidité,
la vie étrange des champignons,
la tristesse de Toussaint… Est-ce la raison ?

— Je ne pense qu’aux lumières rasantes, aux ombres douces
qui s’allongent comme un signal précoce,
aux  brumes bleues sur les montagnes,
à la fraîcheur du matin, une soie glacée, comme si l’on était nu,
à la force du vin, la réconciliation par le vin, les fruits secs
qui se cachent, la chaleur qu’il faut prodiguer… Sans moi ?..

… mais dès ce matin, au jardin après l’éveil :
tu es vacillant, attiré par la lumière et l’envie d’avoir froid.

Tu as entendu ? La terre respire. Vois :
elle est tendre, noire, reposée ;
la rosée ne s’évapore pas, des pleurs sucrés montés du sol.
Les arbres, les plantes autour de toi sont impassibles ;
dans le temps figé, ils  ruissellent ;
les murets sont humides, je m’attarde, passe la pulpe des doigts
sur les grains du ciment, leurs pointes, coquillages sortis de l’ombre,
ses reliefs ; les mousses recouvrent le crépi, tellement vives,
broderies qui pendent – si inconscientes ;
le soleil doux, faible, entier déjà…
Et l’état vaporeux de toutes choses,
fraîches, fraîches,
avant de reprendre leur forme solide, se redresser.

Ce matin, et demain, sans doute…


Photos : AGP. Morbihan. November 2019.

L’attente, à Rome

Dans le parc désert autour de midi
l’herbe est sèche –
est elle cassante ? 
la terre couleur de pierre, crue, os –

D’où vient cette douceur ?

Les ombres des feuillages se posent sur  les statues,
comme fontaines autour d’elles,
à terre, les ombres se rejoignent :
lambeaux, laines foulées entre elles, 
clarté des jours à même le sol, comme sable,
l’ombre est gardée entre les arbres –
pins parasols, troncs étirés par saccades,
soulevant leurs ombelles, vives, claires –
cyprès, ifs, flammes raides, indifférentes –
palmiers, cèdres, chênes verts :

La canopée dessine une carte, l’ombre est rivière, îles, crue,

Les perruches volent comme des diamants, 
leurs cris rayent le ciel, 
elles volent par deux, prolifèrent,

Giardini secchi, jardins secs –
la couleur de l’herbe est celle de l’enduit jaune des façades

Douceur à cause de l’attente ;   
elle sera si longue avant de partir,
à cause, tout autour, de la couleur d’une chair tendre,
une couleur presque mate de fruit :
celle des murs, devinée derrière les feuillages,
entre les troncs ébranchés jusqu’aux épaules
(rugueux, sillons, grands squames) –
à cause de celle du ciel, soyeux, sans ride,
légèrement posé, légèrement soulevé,
légèrement lumineux et douloureux.


Ou bien est-ce parce que je me demande si je sais 
Pourquoi je suis venu ici, à Rome – ou feins de l’ignorer,
ou bien parce que j’apprends sans heurt dans l’instant
que je l’ignore,
que je l’ignorais depuis le départ ?

Je suis venu ici pour une raison oubliée,  
Malgré mon désir.

La marche recommence chaque matin ; 
étranger à l’agitation majeure de la ville,    
eccomi – me voilà – embarrassé, ignorant :

tout fait signe et demeure étranger –
impénétrable – doit le rester.

Dans le cratère de la ville marcher extra muros,
sans autre mesure que le champ d’un aimant lointain,
(Les trois premiers jours, il n’y avait ni ombre ni soleil,
seulement la chaleur coupante du ciel, une vapeur pesante.
Sans ombre, la ville s’exposait nue,
crue et sévère, dans ses couleurs obsédantes :
ocre, jaune, brique, gris ;
verts les seules têtes des pins parasols,
les flancs des cyprès)

ayant cherché en elle, 
ayant dû extraire d’elle – purement,
après la première et incertaine impulsion du désir, 
ce  qu’elle m’a donné,

Assis sur ce banc, serein – il est midi passé ;
n’attendant rien, je saurai ce qui est venu,

je l’ai vite su :
c’est après que je pourrai le dire

Parco della Villa Celimontana. Juin 2024

Divination

I.
Marchant vers deux lacs,
que j’imagine enfouis, à une distance que j’ignore,
devinant la forme des collines
A la manière dont elles sont assemblées
autour d’eux,

telle la main lorsqu’elle éprouve
le plaisir d’être guidée par des courbes successives –
et l’esprit, la sensation du corps soulevé par la caresse –
et le regard, l’inépuisable ondulation
où chuter et se lancer – leur  battement.

Marchant dans la divination du plaisir à venir,
conduits à présent à l’exact alignement :

Le seuil lointain abaissé, la forme du passage apparue :
roches sur le sommet, en un sombre déchirement, indistinctes –
le seuil ouvert, la plaine.

Une eau large, très lentement remuée, glissée jusqu’à nous,
qui se recourbe –

À présent nous voilà tirés vers le seuil là-haut,
privés de poids ;
l’herbe fuit devant nous,
entrainés, comme dans une barque halée –

les bords de la vallée s’écartent doucement ;
montés à ses flancs, parmi chaumes et chardons,
creusés par les sabots des bêtes –
(nous y posons nos pas)
j’imagine en regardant

la courbe large du synclinal

Qu’il doit exister une ligne par laquelle
pourrait passer le fil d’un ruisseau :
une couture légère, sinueuse, exacte – un trait équidistant –
de sorte qu’elle partage la vallée tout son long en deux parties égales

Parmi les troupeaux : bêtes éparses, nombreuses –
indifférentes ; les plus proches lèvent brièvement
leurs mufles interrogants vers nous.

Le souffle des herbes ensemble jusqu’à nos mains,
nous-mêmes nous hissant jusqu’au pas
notre barque emplie de l’eau qui la berce ;
vagues montées les unes sur les autres qui nous portent.

Le chemin s’étrécit au nœud  du sentier, tourné  vers le sommet.

Nous sommes et la barque et l’eau indistinctement

et la vallée dont nous avons gagné la passe
est eau et barque indistinctement.

II.
Une grange cistercienne, au sommet – les pierres disposées –
grises, de couleur semblable à celle des parois
des grands sommets, apparus.

Nous occupons l’espace vide, comme en un jeu,
posant  nos mains sur les pans de mur les plus hauts,
les façades ébauchées.

Je ne sais plus : sommes-nous montés, sommes-nous descendus –
me souvenant de notre bercement, des pentes nues, rauques ;
de l’espace élargi ; de chants d’oiseaux –
signes à présent perdus – à quelle page ?
de collines rondes, ajustées selon une opulence telle,
réservée au seul marcheur :

Rebonds, coulées, voltes ; dérives parmi les fruits ;
piémonts indistincts du chemin ;
frôler un corps, virer au près pour un autre à suivre.

Une voie tendue, exclusive, vers

Les deux étendues d’eau successives,
une distance légère entre eux : 
deux cercles sur lesquels l’eau semble reposer, 
sans profondeur,

Offrandes faites aux bêtes qui demeurent pareillement
étrangement silencieuses,

Qui se sont alignées au-dessus de l’eau, en lignes parallèles,
suivant une topologie connue d’elles seules –
sphinges rouges et grises, si nombreuses, captives
qui attendent de notre bouche
la question à laquelle elles brûlent de répondre.

Italia. Abbruzo. Grangia cistercense di Santa Maria del Monte

Ariège 

Fougères

Plénitude de l’eau montée, haute vasque,

versants et vaste vallon enveloppés de fougères, que traverse le sentier,

Vertes, vertes !

Vision approchée des yeux (poser d’un oiseau)

que je puisse voir

chaque fronde, les pennes de chaque limbe, les crosses,

les formes semblables à toutes distances : chaque feuille distincte dans la foison,    les cils dans la masse mouvante – la vague multipliée,

la palme entière dans la pleine ondulation de toutes, qui s’agitent dans l’ample champ uniforme : une levée douce, et fixe,

Offrande jaillissante des feuilles.
Assaut flexible.

Lenteur, verdeur ondoyante !

Odeur verte des fougères, odeur de terre sucrée, d’herbe fraîchement coupée. Odeur légère, masquée, comme une fleur pudique derrière le voile immobile.

Ce pourrait être une sylve – l’échelle de crue retirée, la vision venue vers nous inchangée : troncs, branches, cils

Genêts

Nous entendons un crépitement continu.
Nous faisons longuement silence.
Tu me dis :  “ C’est le bruit des cosses de genêts, elles éclatent, jettent leurs graines, qui se dispersent.”

Fraîcheur

Le long du chemin, des amas de roches couverts de ronces, de mousses, de  fougères. Tu t’en approches. Tu me fais  signe : “ Viens près de moi. L’air passe par ces roches. Il est frais. Penche-toi… D’où vient-il ? ”

Plusieurs fois, cette fraîcheur, profonde, ce souffle exhalé.

Ventre

Plus loin, j’entends le bruit de l’eau qui sourd sous les herbes, dans le haut versant, ou proche de mes pas. Parfois l’eau s’égoutte jusqu’au sentier. Pourquoi penser au poids de la montagne ? Plutôt dire : un bruit sourd, lointain, comme venu d’un ventre.

Qui respire, qui se nourrit ?

Ombres

Un arbre seul dressé devant la montagne qui nous fait face de l’autre côté de la vallée : parois nues, rêches, ridées ; seules quelques plaques de végétaux y sont accrochées. Ubac où nous sommes, Adret en face. L’ombre de l’arbre semble projetée sur la paroi de la montagne : une tache verte, très sombre suspendue à ses flancs. Nous sommes debout, dans la mire exacte du soleil. Nos ombres s’allongent devant nous. Fin d’après-midi : nos ombres et l’ombre de l’arbre sont l’aiguille d’un cadran solaire.


Rivière

Les eaux jaillissent des flancs. Chutent ou glissent sans se dissocier de la terre, des roches : un fil tendu, transparent, tressé par lui-même, insécable, une ligne brisée par tous reliefs.

L’eau en courbes ininterrompues, inachevées, appariée à la terre, à elle soumise, d’elle affranchie.

Les eaux s’abaissent, courent, se multiplient. Se joignent.

Tresses. Reflets des pierres dans la vasque. Fixité du miroir posé dans l’auge provisoire des roches. Feuilles de verre.  Souffle tendu entre toutes pentes, tous obstacles.

Rivières, lacs en lesquels vous êtes imperceptiblement pris et dépris : une autre géographie que celle de vos pas.

Coulées vous irriguant de leur chant sans mètre : toutes choses sont pourtant dites par lui et votre corps est drainé par la chute de l’eau.

Ubiquité de l’eau dans la direction unique qu’elle prend. Vous l’ignorerez à jamais ; une pente béante la conduit.

L’esprit tendu, vous puisez des noms à lui donner : sa teneur, ses couleurs, ses états empreints par les mouvements du sol  (cascade, gouffre, gorges, torrent, étangs…) Qui presse qui  ?

Eaux traversant légères, la masse verte, eaux fusant, étreintes dans l’étau de la roche,

état aérien du verre en fusion, élan pur, fonte et flamme continues, incessamment renouvelées – ô lumière fumante de l’eau.*

Lacs en lesquels vous êtes pris et dépris. Géographie essentiellement aérienne de l’eau : la phrase qu’elle poursuit.

Foudre

Passage d’un col.
La route descend en sinuant entre des arbres. Devant, un sommet nous domine. Ses pentes plongent vers les vallées, toutes ici, étroites et profondes. Atteindront-elles, plus obscures que leurs propres assises, dans le resserrement le plus grand, l’ultime sol ? Le fouilleront-elles jusqu’à la demeure du Dieu chthonien de la Foudre ?

Prairies

Pour la foison. La hauteur des herbes. Sur l’adret, les fleurs, les arbustes, les graminées, et plus haut la forêt, ont pris la place des terrasses cultivées. Je remonte la pente par le regard. Les herbes ouvrent un chemin. Elles s’allongent. Frémissent. Les pentes enherbées sont la peau d’un fruit. J’ai atteint le haut de la pente. Je la dévale en pensée, roulant sur le dos, le ventre. Je ressens à présent le frottement des herbes. Piqûres, griffures,
comme après avoir porté les foins
dans la grange haute,
la poussière dans l’herbe, les insectes, les tiges rases, hérissées
l’irritation de la peau, celle du dos,
des épaules
les rougeurs, l’inflammation,
Nos peaux écorchées.



* “Lumière fumante” : Inger Christensen. Lumière.

19/28 juillet

Soleil de la Tuscia

I.
Le soleil versé d’une main nerveuse –

d’un geste accompli à l’instant pour vous
dans l’espace sans borne ni assise.

Traversant l’expansion pure de la chaleur,
ses ressauts –
modelant la face de la terre,
implacable,

l’absence de butée, à l’infini après chaque relief aperçu,
une chute attendue – votre corps :
elle surviendra, le vide soudain.

Sur une éminence, à vitesse lente
l’idée d’une surface vient peu à peu ;
le regard parvient à se fixer, la terre
prend forme, et densité,

commencée par

la sensation d’isolement : fermes distantes,
exposées, sans ombre,
l’effort, la chaleur, l’horizon vide autour ;
bosquets sombres aux pliures du sol ; arbres seuls ;
sentiers blanchis, la craie s’est écrasée qui les a tracés –
exils sur une tôle herbue,
un dos démesurément allongé, et bosselé ;

la face du soleil à même le sol ;
autour de vous de grandes aires mouvantes –
la découpe nette d’une colline totalement rase ;
de larges champs ajointés selon leur équilibre –
retenir sa respiration –
ils sont tous moissonnés, cuisants ; dorures pelées –
de grandes toiles assoiffés ; qui marcherait là ?

II.

Mais la terre nue est noire et profonde.

Une forme de chute et d’obstination,
de course vers le vide,
la brûlure de tout le corps en son élan ;
il résiste – ensuite cède
et se relève  – je le ressens en
regardant les collines : les reliefs basculent,
se haussent : une surrection lente, tenace.

A cause de la maturation du sol,
la fertilité de cette terre sombre :
grâce aux morts,
et au feu, et à la pierre appelée nenfro.

Des fermes encore,
sous la tôle surchauffée les meules empilées,
les pneus dans la cour,
les bâtiments perpendiculaires.

Observant les pylônes et les fils électriques :
l’autre épaisseur, celle du ciel,
un calque, sa transparence –
des lignes obsessionnelles,
seules droites,
tirées depuis la mer –
une direction consciente.

Sous la lumière, l’assemblée souterraine des nécropoles.

III.
Sous la terre : l’assise des tombes
pour le banquet des morts –
demeures superposées dans les vallées de
la mort sans ombre –
dieux sans syllabes –

l’ample montée du soleil jusqu’à nous


Tuscia : terre des Étrusques.
Nenfro : roche d’origine volcanique, tuf gris peu résistant
à structure compacte, que les Étrusques ont utilisé
pour leurs sculptures.

La terre, l’eau apportée, la parole


Marchant chaque jour
le long de la longue allée
regardant les plantes :

celles qui ont séché
feuilles brunies par le soleil
celles dont les tiges alourdies
se sont courbées, elles étaient si droites,
des inflorescences profuses
comme des yeux –
la poussée
la fleuraison
le dépérissement,

Me rappeler comme en rêve,
le plaisir pris à les planter :
un passé proche, entre mars et juin,
fleurs, plantes, à chacune
j’ai parlé avec les doigts dans la terre
et les  gestes des mains nues creusant,
redressant les tiges, tassant la terre –
signes répétés autour d’elles,
reflets de leur forme à venir,

La terre, l’eau apportée et la parole.

La force tirée d’elles pour croître,
puisant le sol et le soleil.

Ce jour, je ne les ai pas regardées
elles soudainement, si brièvement
si légèrement devenues 
les signes altérés
du temps passé avec elles –
d’elles a émané
– elles ont vibré sans bouger –
ce trouble : j’ai vacillé –
un poids, un nuage sombre,

En quel endroit du corps
cette douleur lointaine,
le cœur le ventre la gorge ?

Témoins transformés de ce qui n’est plus :
la dépense lente des forces,
les gestes et la suite des gestes, leur étirement 
dans le temps, la minutie des soins,
les transports de la terre et de l’eau,
la sueur, les doigts enfoncés sans protection
dans la terre, les outils
rassemblés incomplètement, la taille,
les griffures,
le discours à chaque plantation
les mots  prononcés retournés avec la terre,

L’image flotte en moi – vapeur,
je me vois
hors-sol penché, courbé, accroupi  –

hors-temps entre ces jours et l’instant présent
auquel la chose est parvenue
à se formuler – une butée,

Je suis 
je serai 
effacé par chacune des plantes
que j’ai fait croître,

C’est un battement du cœur
hors de moi,
le sang m’est pris
pour elles :
que se passera-t-il après l’ultime
jet ?


Juin et juillet 2026.
Photos AGP, Museo delle Erbe, Sansepolcro.

égal à l’herbe

L’herbe tiède, son souffle élevé jusqu’à mon visage, la main posée sur elle ; en recueillir l’odeur, la paume retournée vers le ciel – exprimée de si loin, si précise, si proche,

Prés, chaleur, meules,

Marcher, s’allonger, porter,

A nu le corps, devant l’épreuve – devant l’herbe, les foins, la brosse des chaumes,

Le silence qui doit être fait pour

devenir égal à l’herbe

comme en l’instant précédant le poser des doigts sur votre peau, la chaleur reçue, le corps ne se défend pas –

Tiédeur de l’herbe en toutes les fibres de votre corps ; les limbes se courbent, toutes prises sous votre souffle – les herbes du ventre remuent, la sève chaude, les crosses se déroulent – brins de mémoire sans passé ; mis à nu, le temps s’enfuit :demeure la chaleur présente de tout le corps – l’effort, le repos…

Ici les parterres sont pelés, l’herbe fanée – ici l’herbe coupée, sueur sucrée, menthe, expiration des feuilles sectionnées : quels mots pour chaque herbe, toutes blessées dans la foison, et fixer les détails que je ne vois pas encore ?

L’arbre roux

Ciel étincelant pur verre soufflé dans
les bruits de sa fusion de sa combustion

Cris des corneilles des pigeons s’élevant,
gravier frôlant le ciel, leurs ailes ne peuvent fondre

Cassantes l’herbe et les feuilles courbes

Les arbres retiennent leur respiration
les ramures terminales écartent la lumière                

Devant nous quelques arbres dans l’instant violent de leur incendie
devant nous interrompu
l’incendie blanc de l’arbre devant le ciel blanc
images surexposées de l’arbre dans la flamme :
torche imprenable dans le dessin de sa hanche,
flamme entière à la place du ciel entier,
avant leur disparition conjuguée –
effacés l’un dans l’autre dans une image dernière.
Nous ne nous étions pas retournés –
Derrière nous, le buisson ardent et muet –
L’apprêt d’un ultime cri d’angoisse – resté accroché dans la gorge

Penser le Feu en soi :
Serai-je l’écorce consumée,
l’Aubier adonné au feu, toutes fibres délacées –
ou, boiteuse et lascive, par hautes lignes souples
coulant le long des fibres passives, la Flamme ?
Il me faut ce cœur consentant et la matière ignifère (elle l’ignore !)
pour que mon propre cœur excédé
tressaille et se répande.

Les chênes sans bruit grincent dans leurs ombres :
fils invisibles d’étoffes grises,
ajourées de cendres et de grains de poussière

Ici, l’arbre entier, roux
est resté droit ;
contourner ses bras invaincus et raides :
arbre en train de mourir, brandissant à ses bois nus,
de raides plumets d’étoupe rousse et de feu mort

Maremma, Toscana, 2020/ 2024

Calice

little poppies, little hell flames,
Do you do no harm ?

A mouth just bloodied.
Little bloody skirts !
Poppies  in July
Sylvia Plath

Paupières closes face au soleil,
T’es-tu frotté les yeux avec les poings ?
un papillon apparaît dans le vitrail de ses ailes –
le vitrail est rouge –
il ruisselle de loin comme un feu ou la braise,
ou bien le sang.

Soleil sous la terre pour l’apparition des coquelicots –
quatre pétales rouge vif, vif –
si vif que tu ne peux penser qu’à la mort –
l’œil saigne, ne comprend pas ta pensée de mort…

Ils sont légions : regarde un seul d’entre eux,
vois l’œil unique : quatre simples pétales soigneusement cousues,
grandes ouvertes pour recueillir la lumière
– pure innocence –

Je ne connais pas le vocable exact ; il est inutile :
ils ne se sont ni dispersés ni disséminés, 
qui ouvrent leur  œil tendre – sanglant  et lumineux vers le ciel –
calice de soie, à peine froissée,

Sous terre, sais-tu comme le sang se répand au printemps ?

L’injection nocturne du sang – 
le vitrail dont les chemins de plomb  se sont brisés :
la couleur se répand ;
sous la plaine, le reflet nocturne d’un lac de sang
sous terre, l’attente du premier soleil,


Comprends, ils luttent pour chaque acre, pour percer la terre,
tous au même moment,
déchirer la chair qui les enveloppe, lui soustraire sa couleur.

Vois : les coquelicots s’allongent à chaque creux,
ont gagné chaque bosse, chaque pli,
parmi les fleurs de lin  les fleurs de lentilles,
les blés aux dorures pâles, si passifs : la forme du vent les brasse,
leur apprend à se mouvoir ensemble,
se caresser,

Au cœur de mon Eden :
l’immense marqueterie végétale
qui recouvre l’altiplaine, une infinité de lames parallèles ;
la division savante et légère du sol,
d’étroites et indénombrables parcelles
que leurs couleurs distinguent seules,
recueillant la vie qui s’entête, réapparait : gentianes avoine
marguerites  bouillon-blanc  narcisses digitales,
avec l’orge, les blés, les lentilles, les pois.

Toute vie ne s’expose que partiellement
– si présente, si foisonnante,
à peine visible,
le sang retiré,

Après la récolte – la fauche de mi-juillet, les fleurs sauvages
sont roulées avec toutes les herbes
dans la meule – roundballs

La peau là-bas est arrachée –
elle ne peut cacher sa fleur – blanche et verte,

J’ai déjà remarqué :
tu dis « coquelicot »
en détachant les quatre syllabes,
une par pétale.

Luglio 2024, Umbria, altipiano di Castelluccio di Norcia

les blés sont la lumière


Les blés sont la lumière
posée, une toison sèche,

de loin une immense laine dorée,
épaisse comme une respiration –

le corps est soulevé et le souffle retenu
de la terre ample, dorée, pleine

comme la main passée sur la terre allongée
sans repos,

tendue aux quatre points cardinaux,
exposant les saillies, les creux, les sillons

d’un corps trop vaste
pour être figuré,

et devant soi, se présentent d’immenses aplats,
immobiles, sans obstacle.

Têtes égales et fondues – tiges droites, une légion
flexible – pelage rêche, pâle et ondoyant,

une multitude d’épis encore immatures,
de mèches claires,

faisceaux de graines tendres apportant
une lumière rase, et si large,

Percevoir que l’horizon s’arrondit, au loin :
derrière les vastes plans,

l’aveugle invasion géométrique,

les arbres semblent s’enfoncer,
les sommets s’adoucir, repoussés

au-dessus des blés

Morbihan, 20/26 juin.

Sur Youtube :

les blés sont presque rouges


Je crois connaître par cœur cette campagne,
à l’automne démembrée :
terre vaine, fertile, soumise, épuisée,

Terre ce dernier soir avant le solstice d’été
engrossée –

les blés sont presque rouges, en ondulation lente –

je dis rouge (le vent est absent) pour la couleur sans nom,
pour déraciner le mot qui ne vient pas
(comment rendre cette couleur qui ternit, ni ambre, ni miel ?)

C’est l’instant précis d’une tension,
d’un débordement :
une surabondance faite pourtant de peu de choses,
un lien intérieur entre les choses dehors (le “paysage”),
un rapport entre les masses, les plans, et
la répartition de la lumière :

j’aimerais la voir en la vision que je cherche à restituer,
sa montée, et son versement précis…

Je m’approche en pensant aux rangées de blés,
à la terre sombre de laquelle s’élèvent les tiges,
à une ombre rase et étroite entre les plants –
à l’ombre hérissée,
aux fils infinis de l’ombre tendus entre les tiges.

Dans mon cœur, cet état commencé par le silence :
être soulevé du dehors
ayant surpris les choses un instant se réajuster :
un mouvement décelant les jours entre les masses,

les blés sont presque rouges,
quatre mots pour forer,

pour l’écart à retrouver


19 /22 juin 26. Saint-Léry, Morbihan.

une ride

Je ne sais si l’eau du lac est aussi chaude que la peau de mon corps, aussi labile : une autre peau coulant le long du dos, glissant sous les vêtements.

Nous partageons le même poids, la même lenteur, sous le ciel : une tôle surchauffée.

J’ai regardé le sol. L’eau est opaque, les rives sans ombres : sable, branches, aiguilles de pins, racines qui rampent, les parasols à l’aplomb du soleil.

La surface du lac n’est pas ridée – un linge immobile lisse ; le bateau a dû glisser sans le toucher,

Le film de l’eau est d’une impassibilité anormale,

Tout s’efface – les sennes s’accrochent aux pieux, simples tiges posées sur l’eau, tremblotantes.

La montagne autour du lac devient de plus en plus claire à mesure qu’elle s’élève.

Je m’aperçois soudain que le ciel est blanc, absent :

Je ne l’avais pas remarqué.

Je me regarde devant une glace, me lavant les mains – quelle était cette sensation – une minute auparavant – je me regarde sans me voir – la ride passée sur l’âme ?

Je montais les marches vers l’étage – elle m’avait soulevé un instant – l’eau est si peu profonde, le souvenir impalpable – une légère différence de couleur entre les masses légères de l’eau, à peine dissemblables, figées dans la vasque tiède.

En quelques secondes se sont reflétés ensemble tristesse, fatigue, ennui, fuite ; la sensation – négligeable, a failli se fondre avec tout le reste. Entêté : la faire remonter entre mes doigts ouverts – errante – mémoire rétive, sur le point de passer à autre chose – laquelle ?

La chaleur était écrasante dehors.

Je la trouve bien ténue – je n’avais jamais pris le temps de la saisir, la retirer de l’eau…

Je la tiens comme une pointe retirée entre deux doigts.

Je pense à comment je vis les choses :

par avance – un souvenir heureux –

A cause de ce désir, je ne sais clairement ce que j’éprouve,

la clarté du soleil, le corps en son effort accru, l’avidité, l’impatience devant l’offrande proche, le fruit tenu sans hâte – sa peau est celle d’une pèche – la fusion impossible – et le renoncement – si proche si menaçant – puisque le fruit n’existe qu’en mon esprit, ou la peur : l’objet convoité me décevra…

Il me déçoit déjà – en l’esprit : angoisse présente, presque pure – resserrement autour du vide, la pulpe expulsée.

Je ne sais dans quel pli se trouve le plaisir que j’éprouve, s’il est celui que je ressens – ou son reflet, son idée…

Il est impossible d’avancer, de vouloir quoi que ce soit,

j’ai vu les poissons crevés, flottant près des rives et les promeneurs quitter l’île, à peine débarqués, ne regarder que l’absence de ride sur l’eau du lac, le ciel qui fond.

Lago Trasimeno, estate 2024.

les yeux fermés

Je marche, me dis-tu — les yeux fermés – le soleil chaud est filtré par les branches et les feuillages… Je reçois la lumière – intégralement éparse – les taches ne se posent pas sur le visage. La peau s’éclaire seule, reflets d’une flamme. La lumière se retient. Les ombres s’allongeront en fin d’après-midi…

Tu me dis encore :

— Et l’odeur boisée, toutes les odeurs plus fortes les yeux fermés, celles des figuiers sauvages, des fumées des cheminées… Et le bain sonore ! Chants d’oiseaux, merles, mésanges, rouge-gorges, corneilles, d’autres, celui-là, sans nom : une note étirée – je ne puis l’imiter, le chant a fondu dans ma mémoire… Mais te rappelles-tu, j’ai posé le nom sur la mésange posée entre les feuilles…

Les mousses si épaisses qu’elles glissent des murets, entre lesquels les sentiers sont enclos – ils sont les plis creusés dans l’étoffe, sur le Causse, et la main passée doucement, qui les a étirés et filés entre eux – ou la poignée desserrée, l’eau répandue, à nouveau jaillissante, ayant creusé sa voie, enfin apaisée,

J’ai pensé : allées à-demi enfouies, lit de pierre et d’herbe – lumineuses sous le ciel et les ajours dessinés par les ronces, le lierre, les branches – aussi grises que les pierres, ou couleur du vieux bronze,et de mes pas jusqu’à l’horizon, à quelque dizaines de mètres, sous les feuillages verts des yeuses ou ceux des cornouillers, déjà fanés – sous chaque main un même feutre est posé : mousses – lambeaux de chair végétale – légères, posés comme des guirlandes toutes pleines – pliées en elles-mêmes –je me demande : comment parviennent-elles à retenir la lumière du soleil – humbles luminaires, corolles minuscules – soleils fragmentés, chaque pousse tourne son adret – j’imagine des calices, incessamment remplis – une rosée inépuisable – dans lesquels les rayons fondent et tremblent d’une manière que l’œil ne peut comprendre,

Tu me dis :

— Une longue vue – je marche dans la lunette d’une jumelle – les arbres sont si proches les uns des autres – les arbres protecteurs – sans savoir ce qu’il y aura après le virage – comme un cocon – je ferme les yeux – les parfums sont plus puissants, je ferme les yeux pour les oiseaux

2024.

Danseuse, trapéziste et funambule

J’ai demandé souvent à la Mère de parler de son enfance.

Elle me raconte :

Enfant, elle se cachait pour faire de la gymnastique, dans un coin du jardin ;
le jardin n’était pas séparé des champs et des bocages et la forêt était si proche
et menaçante que l’hiver, elle entendait les hurlements des loups.
Dans la maison, les ouvriers agricoles s’attablaient à midi au repas des maîtres ;
le soir, tout était emmuré, et sombre, et sa mère lisait la Bible à voix basse.
« Mes parents étaient très pieux », ajoute-t-elle, une vertu dont elle se régale
d’être dépourvue. Après la lecture, les parents se couchaient très tôt.  

« Un jour un cirque arriva, par le train », c’est le détail qu’elle me donna :
à quelle gare s’arrêta-t-il ? Pas dans le village qu’une seule grande rue courbe,
en dévers traversait – peut-être dans la bourgade voisine, de l’autre côté de la forêt,
à six ou sept kilomètres ; et où s’installa-t-il ? Ses parents refusèrent de l’emmener, dit-elle : alors durant leur sommeil, elle quittait chaque nuit sa chambre, pour rejoindre les Bohémiens et les Tziganes, et en rapportait de nouvelles acrobaties qu’elle répétait toute seule, dans le coin du jardin.

Elle me parla de feu, de rondes et de danses, de musiques, de violons, de la joie
des Bohémiens, de ses cheveux blonds devant le feu.

Elle me dit qu’elle rêvait que les Saltimbanques l’emportent avec eux,
et peut-être avait-elle pensé qu’ils voulaient la garder.

Souvenirs d’enfance récités ce soir-là, deux heures durant, sur un fil tendu,
sans se tromper, ni hésiter, ni trébucher, et observant, un instant,
les reflets troubles et écarlates  des bouteilles de vin posées entre nous,
comme si un génie échoué, engourdi et perdu, s’était laissé avaler,
je comprends que depuis le début, elle me parle d’un rêve.

Elle est arrivée à Paris, elle a quinze ans, et si les Saltimbanques
ne l’ont pas emportée avec eux, elle débarque, gare Montparnasse,
comme si elle s’était échappée. J’écoute la suite de son récit, minutieux, déroulé
pas à pas : elle parle d’elle comme d’une petite vachère, et c’est un tour,
celui d’un escamoteur. Pour quelle raison est-elle montée à Paris ? C’est un secret qu’elle n’a pas oublié, que le conte a pour charge d’enfermer.

Naïve et perdue, promise à devenir une petite bonne, venue se présenter
pour une place, elle me dit s’être sauvée des griffes de mères maquerelles :
je feins la surprise, je l’interroge, son récit ne vacille pas, je sais qu’elle tient
dans ses mains, friandise qu’elle tend et lasso qu’elle resserre.

Mais il n’y a pas eu de traversées de la Forêt, la nuit, ni de cheveux blonds
plus intenses que le feu et les rondes. Elle me tend une nouvelle photographie :
une Saltimbanque, celle de la danseuse nue – Pigalle, le Bal Tabarin,
d’autres noms que j’ai oubliés, entourée d’autres danseuses nues.

Elle pose pour le Studio Harcourt. Elle me parle de ses acrobaties et
d’un trapéziste russe, au Cirque d’Hiver, Iuli Bryner.

Elle m’a souvent montré d’autres photographies, elles sont dédicacées.
Histoires auxquelles je n’ai pas prêté attention lorsqu’elle me les racontait,
des années avant cette soirée, Marcel Cerdan, Edith Piaf, Michèle Morgan,
Jean Gabin, Michel Simon…

    

(2021)

Etoffes défuntes

Marche de Tréguennec à la pointe de la Torche, janvier, fin d’après-midi :

le soleil s’approche de la surface du ciel, adouci et embué,
ciel presque transparent, comme un velours usé, bleu,
passé au fanal abaissé ;

Charge des premières nuées, filées comme longues étoupes ou laines,
ou pesantes déjà, et sombres.

Mer étale, étoffe sans mesure ni épaisseur, immobile, et dorée ;
longues rangées de vagues, à peines froncées se formant de loin en loin ;
plis et déplis de l’eau sans profondeur, seuls reflets, les ors du soir –
souple, réglée, ample et lâche, qu’allonge le flot –

elle s’échoue sur l’estran ; aspiration lente et ordonnée,
absorption de ce qui échoué, retourne se fondre.

Vient à ce moment-là, sur cette plage le mot de
Linges, le mot presqu’exact, le premier seuil,
Et penser ensuite à langes, dedans le corps  est sans force ni muscle –
Ou limbes, l’endroit nulle part où sont les âmes des enfants morts,
entre Terre et Ciel :
Ce ne peut être que là,

Par les histoires lues, relues, enfant, histoires par cœur,
cinq marins dans la baie des Trépassés,
la barque toute blanche surgie à minuit de la mer,
cinq marins pleurant…

Je marche le long de la baie d’Audierne, nappes d’eau transparentes
posées sur les sables, mouvantes, disparues, à nouveau étalées,
miroirs effilés entre leur plis de sable –
infimes digues spongieuses, amas de rien, que submerge
la moindre montée de l’eau,

 « Le linceuil de Marie-Jeanne », qui lui est refusé, les linges neufs
qui réclament leur défunte, et peut être un intersigne venu
de cet au-delà lumineux, si proche et mouvant, devant moi,

Ce qui remonte dedans ces plis, ce sont ceux défaits,
de suaires presque ensoleillés,
ce soir-là en baie d’Audierne,

de draps dépliés, flottants, engloutis,
posés sur l’eau, ouverts, dépliés à nouveau, étalés, repliés encore,

Des suaires défaits dans les vagues, superposés doucement,
venant vers moi,
leurs faces se sont affaissées, pleines de plis lourds,
allégées de qui leur pesait,
repartis et se sont perdus,

Et ce sont vos vêtements délaissés, Anaon, pour venir à nous –
repris et engloutis ceux qui se seraient à nouveau dénudés.

Un échouage impossible, obstiné :
nuées défuntes, Anaon masqués dans les lignes de mer
qui se chevauchent,
ils se sont dépouillés devant nous, invisibles,
nus, enfermés dans les vagues :
les retiennent et les submergent,
les empêchent d’être entendus,

Appels que je ne peux entendre qu’à travers ma voix –
Une plainte là-bas qui n’arrive à se dire – le souffle tenterait-il d’être pris.

Un afflux monté au cœur, celui de l’absence et du vide,
où gisent et disparaissent mes morts irréels à marée montante

Recevoir une douleur infime venant de là-bas, qui n’est rien,
une compassion  pour presque rien,

plus profondes et plus impalpables qu’un souvenir 
ou une angoisse lointaine.

Anaon : défunts ; le peuple des défunts. Intersigne : vision presageant du décès dune personne connue. Les histoires citées ( Le linceuil de Marie-Jeanne et Les cinq Trépassés de la baie) proviennent
de La légende de la Mort en Basse-Bretagne d’Anatole Le Bras.