les yeux fermés

Je marche, me dis-tu — les yeux fermés – le soleil chaud est filtré par les branches et les feuillages… Je reçois la lumière – intégralement éparse – les taches ne se posent pas sur le visage. La peau s’éclaire seule, reflets d’une flamme. La lumière se retient. Les ombres s’allongeront en fin d’après-midi…

Tu me dis encore :

— Et l’odeur boisée, toutes les odeurs plus fortes les yeux fermés, celles des figuiers sauvages, des fumées des cheminées… Et le bain sonore ! Chants d’oiseaux, merles, mésanges, rouge-gorges, corneilles, d’autres, celui-là, sans nom : une note étirée – je ne puis l’imiter, le chant a fondu dans ma mémoire… Mais te rappelles-tu, j’ai posé le nom sur la mésange posée entre les feuilles…

Les mousses si épaisses qu’elles glissent des murets, entre lesquels les sentiers sont enclos – ils sont les plis creusés dans l’étoffe, sur le Causse, et la main passée doucement, qui les a étirés et filés entre eux – ou la poignée desserrée, l’eau répandue, à nouveau jaillissante, ayant creusé sa voie, enfin apaisée,

J’ai pensé : allées à-demi enfouies, lit de pierre et d’herbe – lumineuses sous le ciel et les ajours dessinés par les ronces, le lierre, les branches – aussi grises que les pierres, ou couleur du vieux bronze,et de mes pas jusqu’à l’horizon, à quelque dizaines de mètres, sous les feuillages verts des yeuses ou ceux des cornouillers, déjà fanés – sous chaque main un même feutre est posé : mousses – lambeaux de chair végétale – légères, posés comme des guirlandes toutes pleines – pliées en elles-mêmes –je me demande : comment parviennent-elles à retenir la lumière du soleil – humbles luminaires, corolles minuscules – soleils fragmentés, chaque pousse tourne son adret – j’imagine des calices, incessamment remplis – une rosée inépuisable – dans lesquels les rayons fondent et tremblent d’une manière que l’œil ne peut comprendre,

Tu me dis :

— Une longue vue – je marche dans la lunette d’une jumelle – les arbres sont si proches les uns des autres – les arbres protecteurs – sans savoir ce qu’il y aura après le virage – comme un cocon – je ferme les yeux – les parfums sont plus puissants, je ferme les yeux pour les oiseaux

2024.

Etoffes défuntes

Marche de Tréguennec à la pointe de la Torche, janvier, fin d’après-midi :

le soleil s’approche de la surface du ciel, adouci et embué,
ciel presque transparent, comme un velours usé, bleu,
passé au fanal abaissé ;

Charge des premières nuées, filées comme longues étoupes ou laines,
ou pesantes déjà, et sombres.

Mer étale, étoffe sans mesure ni épaisseur, immobile, et dorée ;
longues rangées de vagues, à peines froncées se formant de loin en loin ;
plis et déplis de l’eau sans profondeur, seuls reflets, les ors du soir –
souple, réglée, ample et lâche, qu’allonge le flot –

elle s’échoue sur l’estran ; aspiration lente et ordonnée,
absorption de ce qui échoué, retourne se fondre.

Vient à ce moment-là, sur cette plage le mot de
Linges, le mot presqu’exact, le premier seuil,
Et penser ensuite à langes, dedans le corps  est sans force ni muscle –
Ou limbes, l’endroit nulle part où sont les âmes des enfants morts,
entre Terre et Ciel :
Ce ne peut être que là,

Par les histoires lues, relues, enfant, histoires par cœur,
cinq marins dans la baie des Trépassés,
la barque toute blanche surgie à minuit de la mer,
cinq marins pleurant…

Je marche le long de la baie d’Audierne, nappes d’eau transparentes
posées sur les sables, mouvantes, disparues, à nouveau étalées,
miroirs effilés entre leur plis de sable –
infimes digues spongieuses, amas de rien, que submerge
la moindre montée de l’eau,

 « Le linceuil de Marie-Jeanne », qui lui est refusé, les linges neufs
qui réclament leur défunte, et peut être un intersigne venu
de cet au-delà lumineux, si proche et mouvant, devant moi,

Ce qui remonte dedans ces plis, ce sont ceux défaits,
de suaires presque ensoleillés,
ce soir-là en baie d’Audierne,

de draps dépliés, flottants, engloutis,
posés sur l’eau, ouverts, dépliés à nouveau, étalés, repliés encore,

Des suaires défaits dans les vagues, superposés doucement,
venant vers moi,
leurs faces se sont affaissées, pleines de plis lourds,
allégées de qui leur pesait,
repartis et se sont perdus,

Et ce sont vos vêtements délaissés, Anaon, pour venir à nous –
repris et engloutis ceux qui se seraient à nouveau dénudés.

Un échouage impossible, obstiné :
nuées défuntes, Anaon masqués dans les lignes de mer
qui se chevauchent,
ils se sont dépouillés devant nous, invisibles,
nus, enfermés dans les vagues :
les retiennent et les submergent,
les empêchent d’être entendus,

Appels que je ne peux entendre qu’à travers ma voix –
Une plainte là-bas qui n’arrive à se dire – le souffle tenterait-il d’être pris.

Un afflux monté au cœur, celui de l’absence et du vide,
où gisent et disparaissent mes morts irréels à marée montante

Recevoir une douleur infime venant de là-bas, qui n’est rien,
une compassion  pour presque rien,

plus profondes et plus impalpables qu’un souvenir 
ou une angoisse lointaine.

Anaon : défunts ; le peuple des défunts. Intersigne : vision presageant du décès dune personne connue. Les histoires citées ( Le linceuil de Marie-Jeanne et Les cinq Trépassés de la baie) proviennent
de La légende de la Mort en Basse-Bretagne d’Anatole Le Bras.