Les ciels de l’Ombrie

Nous avons vu les ciels de l’Ombrie, comme ils reposent, versés purs
d’une grande coupe immobile.

A l’aube, le ciel s’élève, presque transparent ; une mer immobile, muette, et retenue.

A midi, le ciel est intense et doux, le soleil dur : sa force est atténuée par la teinte que prend le ciel – lumineux, léger et subtilement mobile, bordé par les montagnes.

Depuis les hauteurs du Monte Subasio, les montagnes sont d’abord de grands talus d’or en pentes douces, au-dessus des champs, des plantations d’oliviers et de cyprès, des alignements de la vigne ; au-dessus d’elles, de grandes bosses, arides et sèches, aux larges sommets pelés ; et au loin, au-dessus de forêts d’yeuses et de hêtres, une enceinte vieille et presque effacée à midi, une grande circonférence pierreuse, affaissée sous le ciel, tel un amas d’étoffes rêches et bleues, l’ombre en leurs plis rompus ; le ciel est léger, une toile tendue, tendre et polie, dépourvue de plis : une toile repliée sur elle-même par le geste doux et lent d’un bras qui l’aurait doublée, glissé entre deux épaisseurs pour les lisser, en éprouver la douceur sur la peau et la pleine pureté du bleu – pour le passage d’une coulée entre ses feuilles dociles : la montée d’une grande pâleur au zénith.

Nous avons gravi le Monte Subasio pour rejoindre Assisi. Les pentes pelées sont couvertes de pierres roses, affleurant au sol, et sonores. La montagne est empierrée, une attrition continue à ses flancs, ses replats et ses sentes, la mise à jour de sa propre matière, morcelée, dispersée, blanche, rose et drue, avant les premières hauteurs.

A peine creusés, les chemins sont pâles et lents, tirés entre des  herbes rases, sèches, dorées, et une grande foison de têtes bleutées hérissées sous le ciel pur ; des calices de feuilles raides, pointées comme des étoiles ouvertes : ce sont les panicauts, posés au-dessus de leurs feuilles dentelées, alignés selon des portées secrètes, égarés en assemblées confuses. Partout, des bosquets de grands genévriers, aux fruits noirs et secs comme de vieilles offrandes, denses de leurs branches sombres, donnent une ombre courte au-dessus des lignes de pierres et des prairies brûlées.

Ailleurs, les sentiers contournent de grandes et profondes dépressions
en forme de mortier, ridées ou rayées à l’intérieur, jusqu’à leur fonds,
par une sente circulaire.

Nous nous sommes posés entre les branches des chênes verts : elles sont ouvertes, basses, tortueuses. Nous sommes adossés à la naissance de leurs bras levés, à leurs aisselles rugueuses, entre leurs branches solides et douces, dans l’élévation de leurs bras offrant une ombre déchirée sur le sol âpre et coupant.

Nous avons pris le chemin d’Assise.

Le soleil frémissait, fondant comme une buée.

Nous avons franchi les murailles de la vieille Hispellum : la ville nous était apparue sur son éminence, derrière les rideaux de ses cyprès, toute blanche, plantée d’arbres en son cœur, ceinte d’arcs et de portes antiques, comme une petite Jérusalem.


Hispellum : Spello.

Ombrie, 2012. Nantes, 2021

Vers Complies : Silence

                Tout ce qui vit dans sa disparition
                demeure soi-même
                et ne s’égare jamais.
               
Inger Christensen,
                La vallée des papillons, XIV.




Signes de la main pour demander le pain, ne pas être resservi, accepter le vin, merci par les lèvres remuées,

Le silence, un fil
continûment tiré, et ajusté,

passé entre tous,
patiemment, sans effort –

Un visage apparaît
devant moi, au bout d’une table,

derrière les visages proches,
les épaules, les dos,

Souriant –
lentement, pleinement éclairé –

Pourquoi cette joie
l’apercevant ?

Comme l’eau remuée sous la lumière,
versant un reflet soudain sur les mains,
la forme jaillie mouvante,
saisie dans le silence,

Me faisant face –

Un instant de silence plus grand,
une plus grande retenue
– légère, légère,

Le regard retourné vers lui-même,
sans perdre la lumière –

et le temps
de saisir ma propre vision en moi,

le visage s’est tourné, le reflet dissout,

En vain ayant cherché
l’instant premier – perdu :
la sensation reçue, pure,

inexpugnable
en sa question,

un nœud serré, un rai de lumière derrière la porte –

Pourquoi cette joie ?


Plus tard je pense :

Existe-t-elle cette chose qui résiste –
cette longue racine – qui ne peut être vue ?

Il existe ce chemin par lequel je peux revenir, parfois, à la sensation première :
par le souvenir du dérangement, de la pression et de la saveur
ensemble du corps et de l’esprit –

Ou bien avais-je oublié,
ou éloigné de moi,
la joie – pure –
sauvage – vierge –

presque dépourvue de langage –

montée toute entière,
en la demeure entière de l’âme –
par les yeux ?


Mazille, un soir d’août 26. Rezé, 2 /25 septembre 26. Photos : agp. Chapelle de Vaux.

Premier chemin vers les bêtes


Un instant d’odeurs de menthe et de foin,
d’autres odeurs que je n’ai pas pris de temps de séparer :
lisier, bitume, figues, gasoil – j’ignore.

J’aime l’effort, presque pour lui-même,
un vol sans étapes –
la tension intime, un tenseur au loin –
tant il me plaît d’errer, entêté,
vieille ficelle, pelote usée,
tirée sans fin –
mouvements répétés du corps,
une réduction telle que
le corps pressé comme un fruit,
la vision, les sens m’apportent en l’esprit
le corps tangible des choses perçues,
la sensation de leur profondeur
que mon corps traverse sans les toucher,
qui le caressent

Un autre sentier : les fougères répandent une odeur sucrée ;
ou bien : cette odeur fruitée est-elle celles des fougères?

Trois faons s’enfuient d’un champ surplombant la route.
J’ai aperçu leurs têtes, rousses comme la terre ou le bois,
avant de pénétrer les taillis. Reste l’image : trois têtes inquiètes. 
Trois figures de terracotta : bornes pour la mémoire.

Les pupilles horizontales des ovins. Les cils blancs des taurillons
et des vaches. Etre incapable de penser la manière dont
ils me regardent. Il me faudrait m’endormir, rêver comme elles :
être leur corps et l’élan qui est le leur, le monde qu’elles désirent.
Mais dire le désir du rêve est toujours le tromper.
Seulement bégayer : âmes des bêtes, présence qui leur est donnée,
se sentant elles-mêmes par toutes les manières qu’elles ont d’être traversées – immergées dans le monde qu’elles irriguent –
régulièrement, soudainement débordées.

C’était une petite araignée dans l’oreille, ce chatouillement.
Je la retire, en marchant. L’ai-je blessée ?
Elle s’enfuit par son fil. Par précaution, ma main
sur les pierres du muret, que le fil se rompe.

La manière qu’ont les troupeaux de moutons de se déplacer :
comme s’ils étaient poursuivis, se serrant entre eux
en une vague spirale, autour d’un centre qui ne cesse
d’être contesté, et de les fuir.

Août 26. Ban sacré de Cluny, autour de Mazille.

Seul à Laudes


     Ce chemin en sortant du monastère,
je choisis à main droite,      
    la longue pente sous le berceau des    arbres et des ronciers
    qui se sont joints en un arc parfait au-dessus de l’allée ;
    de l’autre côté, une route étroite, des champs,
    les troupeaux enclos et le fourrage ; une vue
    à laquelle sera semblable sans doute,     celle que je trouverai ;
    à cause des collines plus hautes qui nous entourent,
    où que l’on soit.

Un faufil au faîte des versants,
qui les maintient serrés, un peu ; 
de part et d’autre, les champs sont géométriquement
délimités par des haies vives (taillis, arbres)
    assez épaisses pour contenir d’autres sentiers : 
    on le voit en contrebas : 
    une fois suffisamment éloigné, 
    ou la seconde fois que l’on a traversé ces collines,

des angles droits, des lignes, comme si les champs
se superposaient ;
    on devine le départ d’un sentier : 
    les sillons longeant une haie     s’interrompent 
    à l’extrémité d’une pâture 
    devant un taillis plus large, 
    plus sombre, 


Les périmètres des champs sont comme des frontières
sur une carte relevée,
    des frontières denses, des refuges, 
    angles, lignes qui sont
    des passages sur les côtés, 

Leurs surfaces sont rugueuses et
tendres, également pelées et
lumineuses : 
    herbes rases, chaumes, épis étêtés,
    prairies chaudes, herbages cassants.

Le don de la chaleur, de l’oubli.
Le don de la sècheresse qui révèle 

les mêmes états, partout,   
    une même étendue sans bord,
    posée sur les pentes aux fronces grossières ;
    (ne devrais-je pas dire en-dessous ?)

secs et drus, chatoyants et presque blancs,
    la terre en ses ors, 


Les arbres, les ronces, les hautes friches et au loin  
la brume matinale – 
    suspendue, blanche comme une laine précieuse,
    foulée sur les collines,
    et au-dessus des herbes ;
    comme la rosée déposée partout autour de moi,
    larmes fraiches dans l’ombre,

Masquent les emprises de l’autoroute et
de la ligne ferroviaire à grande vitesse, 
    saignées encore silencieuses, un peu,
    tranchées qui se remplissent, 
ablation ; plus précisément résection : 
   l’espace n’est pas contiguë à lui- même – 
   un no man’s land, infranchissable,

Sous les collines neigeuses du matin d’août, 
      il serait Laudes, 
si je n’étais pas seul. 


Laudes : seconde des Heures canoniales, qui suit Matines,
composée de psaumes
et de cantiques à la louange de Dieu.
De Laudes, louanges.

une feuille une lame


Marcher la nuit,
jusqu’à permuter –

D’elle, le don de sa chair labile,  immédiat,
l’état en lequel elle se transmue afin que nous puissions

nous apparaître,

Moi-même divisé entre le poids léger de mes pas
et l’oscillation devenue imperceptible de mon corps,

j’absorbe les amples revers de son souffle,

Sensation de mon corps,
délié du poids, libéré de l’effort,
pas après pas ;
mon corps éprouvé hors de moi : devenu aussi simple que la nuit, semblable à elle – qui reconnaitrait sa forme, sa présence ?

Maintenant apparenté à
sa matière tangible, aérienne, sonore

Rien ne nous oppose sa force, ni une quelconque résistance,

Nuit, sa propre respiration passée dans les mouvements de mon corps – fondue en lui,

large, infinie, tangible,
insinuée, nébuleuse,
battant par
les yeux, les poumons, les muscles, la salive,

Grande bruissante !

Jusqu’à notre lente dissolution réciproque,
notre appariement scellé :

je peux dire
notre chair,

enfin atteinte

Je n’ai cessé d’avoir ce mot – chair –   
à l’esprit  chaque fois désirant
entamer la nuit,

(à chaque fois, est venue ou s’est refusée la nuit en laquelle être respiré)

Chair pour la feuille dont la lame est si mince.

Et
qui tient cette autre feuille aux bords entiers,
sans doute lancéolée,
haute comme une porte
ou une épaule,
quels doigts en font pivoter le pétiole ?

De quel côté sommes-nous
l’un et l’autre,
dans la chair incessamment
rescindée, renaissante ?


.

2/5 septembre 2026

Chantier général

I.

La ville en chantier
le ciel est brûlant et mat, gris,
sans ombre ni soleil, la ville s’expose nue, crue et sévère,
je ne voulais me souvenir que des couleurs obsédantes de ses façades
– ocre, jaune, brique, rose, gris : des taches géométriques et ordonnées –
mon regard est-il brouillé / est-il figé ?

Quelle sera la figure du souvenir ?

Temps de la marche –
que les mots saisissent-ils, qui affluent maladroitement ?
Ils sont dans la nasse mobile du corps
aveuglée, insaisissable, irrasasiée ;
le regard ne choisit pas, ne se fige pas –

Regarder, comme un tissu glisse hors de la vue : vous êtes dans le tissu,

II.

Chantier général  – excavations, percées – conduits palissades – creusements, bâches – rubans, cônes, plots, barrières – profusion de signaux, passages et détroits pour la foule – décor ininterrompu, les façades aux couleurs répétées,

La ville semble avoir toujours existé avant elle – ou contre elle,
chargée, encombrée et incomplète,
insatiable, elle ne cesse de se prélever

sur elle-même pour s’ériger,
se poursuivre –

briques – fondations, murs : sa subsistance,

Gisent encore d’autres morceaux de ville, sous elle, lambeaux fragments reliefs épaves débris fondations,

La ville ne cesse de croître
par en-dessous – au-dessus – en largeur – par accumulation,
par le vide à sa surface –

La sensation exacte : cette ville est comme un magma –

Je me dis : elle ne cesse de se reproduire – telle une bête – la Louve – Lupa –
de se fouiller, de pousser, se cracher, se diviser et se distendre,
comme se vautrer en elle-même – ses fondations ses murs – sa faim –
ses entrailles / se dévorer elle-même,

Toutes constructions pour devenir vestiges – emphase, monumentalité –

(l’espace est demesuré, vide, presque impossible à traverser
autour de Saint-Jean de Latran.)

III.

Tout est construit vite, comme si le temps manquait, était resté à l’arrière,
ne s’écoulait que difficilement –
la ville se creuse, se déjette, se vide
par ce qu’elle se prend, utilise et rejette –
creuser expulser construire se passent très vite,

Vitesse à laquelle ajouter la seule visible (hormis celles des véhicules, dont les klaxons sont agressifs, irritante) :
la vitesse à laquelle ce qui est construit si précipitamment se dégrade –

Dans les couloirs d’une ligne de métro, je m’égare volontairement entre
Piazza di Spagna et une sortie par laquelle je suis expulsé en plein soleil,
Piazza Pinciana ; dix minutes à marcher dans les couloirs déserts –

Courir sur de très longs escalators qui se déroulent pour moi seul –
dans un monde oublié, à peine regardable – en pleine lumière – lumières étirées – lumières vides – lumières hospitalières –
(une salle d’opération),
les carrelages démontés, le crépi humide, la crasse – l’inachèvement –

Taches interrompues – je me dis : maintenance impossible –
trop de choses à la fois / la Louve ne cesse de croître,

(J’ai eu l’idée bête de passer un doigt sur les vitres du métro à La Garbatella ;
l’index est resté couvert d’une suie tenace, épaisse – j’ai pensé : depuis combien de temps – se mesure-t-il ?)

Se donner l’air de tenir / tenir jusqu’à ne plus tenir

IV.

Ne pas parler de la ville ; elle n’est pas une personne ; elle n’est pas le sujet d’un verbe.

Qui agit ? Les forces qui se sont jouées des hommes qui ont joué avec elles ?

Cupidité ignorance profit inculture négligence mépris – ai-je lu…

Je suis ignorant comme n’importe quel touriste.

Le chaos et la beauté se reflètent partout, ensemble, dans le même miroir.

V.

Les photographies en noir et blanc, d’Ostiense, Portuense, Testaccio…

Comme un pli d’ombre de la ville, retiré –

Puis-je dire que j’ignore ce que j’ai ressenti – reflet de ce qui n’est plus, jamais ne fut pour moi – jusqu’à venir me faire face, doucement –comme la perte d’un monde auquel je suis étranger : que vient-il tirer de moi ?

Les photographies datent d’un siècle, ou moins : les flux vitaux, épais, sanguins,
et les nerfs de la ville,

– électricité gaz viande magasins généraux –
qui ne se voient pas, que la ville ne montre pas :

sa véritable subsistance,

Gazomètre, port, centrale électrique, abattoirs – que la ville soit vivable –
vestiges déjà effacés, plus vite que le reste :

Thermes, Cirques, Palais, nécropoles –

Il m’est poignant de penser aux vies passées là : elles ne sont pas enfouies,
ni disparues, inertes non plus,

passées dans une ville plus humble, plus mystérieuse, vivante.

Roma, juin 24

Sur Youtube : https://youtube.com/@agerardot-paveglio?si=1EhT8bJ1fDNCGQwh

Pour la nuit

Pour la nuit surprise, nue,
la nuit éparse en son intrigue –

Longues fougères vibratiles
prises dans la privation de perspective, la solution de l’espace –

Poumons,
l’apprêt du tableau en lequel toutes choses
apparaissent ressuyées –

Dans l’agitation des plus hautes branches et la trêve,

les galeries de la nuit, les chemins vers l’esquisse ultime, inaboutie –

Le langage de la nuit dans l’effacement des cimes, syllabes fondues –

Le pli de l’espace sur lui-même,
la montée de l’espace dans une éclosion lente, libre de toute forme,

L’injection d’un liquide sombre dans les veines,

L’étrange incarnation des choses dans celles
qui sont seulement le plus proches,

dont on ne distingue que le port et la matière ligneuse,
l’emmêlement rigide et les images brouillées –

Une soudaine apparition, la sensation ténue de panique,
d’une menace :

où se tient-elle – entre l’esprit et la chose ?

— Quelle est cette gangue serrée autour de mon coeur,
la chose que je ne puis dire – dont libre, la nuit est le fruit ?

— Crois-tu que la nuit puisse ainsi tenir en toi, toute la phrase complète ?