Soleil de la Tuscia

I.
Le soleil versé d’une main nerveuse –

d’un geste accompli à l’instant pour vous
dans l’espace sans borne ni assise.

Traversant l’expansion pure de la chaleur,
ses ressauts –
modelant la face de la terre,
implacable,

l’absence de butée, à l’infini après chaque relief aperçu,
une chute attendue – votre corps :
elle surviendra, le vide soudain.

Sur une éminence, à vitesse lente
l’idée d’une surface vient peu à peu ;
le regard parvient à se fixer, la terre
prend forme, et densité,

commencée par

la sensation d’isolement : fermes distantes,
exposées, sans ombre,
l’effort, la chaleur, l’horizon vide autour ;
bosquets sombres aux pliures du sol ; arbres seuls ;
sentiers blanchis, la craie s’est écrasée qui les a tracés –
exils sur une tôle herbue,
un dos démesurément allongé, et bosselé ;

la face du soleil à même le sol ;
autour de vous de grandes aires mouvantes –
la découpe nette d’une colline totalement rase ;
de larges champs ajointés selon leur équilibre –
retenir sa respiration –
ils sont tous moissonnés, cuisants ; dorures pelées –
de grandes toiles assoiffés ; qui marcherait là ?

II.

Mais la terre nue est noire et profonde.

Une forme de chute et d’obstination,
de course vers le vide,
la brûlure de tout le corps en son élan ;
il résiste – ensuite cède
et se relève  – je le ressens en
regardant les collines : les reliefs basculent,
se haussent : une surrection lente, tenace.

A cause de la maturation du sol,
la fertilité de cette terre sombre :
grâce aux morts,
et au feu, et à la pierre appelée nenfro.

Des fermes encore,
sous la tôle surchauffée les meules empilées,
les pneus dans la cour,
les bâtiments perpendiculaires.

Observant les pylônes et les fils électriques :
l’autre épaisseur, celle du ciel,
un calque, sa transparence –
des lignes obsessionnelles,
seules droites,
tirées depuis la mer –
une direction consciente.

Sous la lumière, l’assemblée souterraine des nécropoles.

III.
Sous la terre : l’assise des tombes
pour le banquet des morts –
demeures superposées dans les vallées de
la mort sans ombre –
dieux sans syllabes –

l’ample montée du soleil jusqu’à nous


Tuscia : terre des Étrusques.
Nenfro : roche d’origine volcanique, tuf gris peu résistant
à structure compacte, que les Étrusques ont utilisé
pour leurs sculptures.

L’arbre roux

Ciel étincelant pur verre soufflé dans
les bruits de sa fusion de sa combustion

Cris des corneilles des pigeons s’élevant,
gravier frôlant le ciel, leurs ailes ne peuvent fondre

Cassantes l’herbe et les feuilles courbes

Les arbres retiennent leur respiration
les ramures terminales écartent la lumière                

Devant nous quelques arbres dans l’instant violent de leur incendie
devant nous interrompu
l’incendie blanc de l’arbre devant le ciel blanc
images surexposées de l’arbre dans la flamme :
torche imprenable dans le dessin de sa hanche,
flamme entière à la place du ciel entier,
avant leur disparition conjuguée –
effacés l’un dans l’autre dans une image dernière.
Nous ne nous étions pas retournés –
Derrière nous, le buisson ardent et muet –
L’apprêt d’un ultime cri d’angoisse – resté accroché dans la gorge

Penser le Feu en soi :
Serai-je l’écorce consumée,
l’Aubier adonné au feu, toutes fibres délacées –
ou, boiteuse et lascive, par hautes lignes souples
coulant le long des fibres passives, la Flamme ?
Il me faut ce cœur consentant et la matière ignifère (elle l’ignore !)
pour que mon propre cœur excédé
tressaille et se répande.

Les chênes sans bruit grincent dans leurs ombres :
fils invisibles d’étoffes grises,
ajourées de cendres et de grains de poussière

Ici, l’arbre entier, roux
est resté droit ;
contourner ses bras invaincus et raides :
arbre en train de mourir, brandissant à ses bois nus,
de raides plumets d’étoupe rousse et de feu mort

Maremma, Toscana, 2020/ 2024

les blés sont la lumière


Les blés sont la lumière
posée, une toison sèche,

de loin une immense laine dorée,
épaisse comme une respiration –

le corps est soulevé et le souffle retenu
de la terre ample, dorée, pleine

comme la main passée sur la terre allongée
sans repos,

tendue aux quatre points cardinaux,
exposant les saillies, les creux, les sillons

d’un corps trop vaste
pour être figuré,

et devant soi, se présentent d’immenses aplats,
immobiles, sans obstacle.

Têtes égales et fondues – tiges droites, une légion
flexible – pelage rêche, pâle et ondoyant,

une multitude d’épis encore immatures,
de mèches claires,

faisceaux de graines tendres apportant
une lumière rase, et si large,

Percevoir que l’horizon s’arrondit, au loin :
derrière les vastes plans,

l’aveugle invasion géométrique,

les arbres semblent s’enfoncer,
les sommets s’adoucir, repoussés

au-dessus des blés

Morbihan, 20/26 juin.

Sur Youtube :

une ride

Je ne sais si l’eau du lac est aussi chaude que la peau de mon corps, aussi labile : une autre peau coulant le long du dos, glissant sous les vêtements.

Nous partageons le même poids, la même lenteur, sous le ciel : une tôle surchauffée.

J’ai regardé le sol. L’eau est opaque, les rives sans ombres : sable, branches, aiguilles de pins, racines qui rampent, les parasols à l’aplomb du soleil.

La surface du lac n’est pas ridée – un linge immobile lisse ; le bateau a dû glisser sans le toucher,

Le film de l’eau est d’une impassibilité anormale,

Tout s’efface – les sennes s’accrochent aux pieux, simples tiges posées sur l’eau, tremblotantes.

La montagne autour du lac devient de plus en plus claire à mesure qu’elle s’élève.

Je m’aperçois soudain que le ciel est blanc, absent :

Je ne l’avais pas remarqué.

Je me regarde devant une glace, me lavant les mains – quelle était cette sensation – une minute auparavant – je me regarde sans me voir – la ride passée sur l’âme ?

Je montais les marches vers l’étage – elle m’avait soulevé un instant – l’eau est si peu profonde, le souvenir impalpable – une légère différence de couleur entre les masses légères de l’eau, à peine dissemblables, figées dans la vasque tiède.

En quelques secondes se sont reflétés ensemble tristesse, fatigue, ennui, fuite ; la sensation – négligeable, a failli se fondre avec tout le reste. Entêté : la faire remonter entre mes doigts ouverts – errante – mémoire rétive, sur le point de passer à autre chose – laquelle ?

La chaleur était écrasante dehors.

Je la trouve bien ténue – je n’avais jamais pris le temps de la saisir, la retirer de l’eau…

Je la tiens comme une pointe retirée entre deux doigts.

Je pense à comment je vis les choses :

par avance – un souvenir heureux –

A cause de ce désir, je ne sais clairement ce que j’éprouve,

la clarté du soleil, le corps en son effort accru, l’avidité, l’impatience devant l’offrande proche, le fruit tenu sans hâte – sa peau est celle d’une pèche – la fusion impossible – et le renoncement – si proche si menaçant – puisque le fruit n’existe qu’en mon esprit, ou la peur : l’objet convoité me décevra…

Il me déçoit déjà – en l’esprit : angoisse présente, presque pure – resserrement autour du vide, la pulpe expulsée.

Je ne sais dans quel pli se trouve le plaisir que j’éprouve, s’il est celui que je ressens – ou son reflet, son idée…

Il est impossible d’avancer, de vouloir quoi que ce soit,

j’ai vu les poissons crevés, flottant près des rives et les promeneurs quitter l’île, à peine débarqués, ne regarder que l’absence de ride sur l’eau du lac, le ciel qui fond.

Lago Trasimeno, estate 2024.

les yeux fermés

Je marche, me dis-tu — les yeux fermés – le soleil chaud est filtré par les branches et les feuillages… Je reçois la lumière – intégralement éparse – les taches ne se posent pas sur le visage. La peau s’éclaire seule, reflets d’une flamme. La lumière se retient. Les ombres s’allongeront en fin d’après-midi…

Tu me dis encore :

— Et l’odeur boisée, toutes les odeurs plus fortes les yeux fermés, celles des figuiers sauvages, des fumées des cheminées… Et le bain sonore ! Chants d’oiseaux, merles, mésanges, rouge-gorges, corneilles, d’autres, celui-là, sans nom : une note étirée – je ne puis l’imiter, le chant a fondu dans ma mémoire… Mais te rappelles-tu, j’ai posé le nom sur la mésange posée entre les feuilles…

Les mousses si épaisses qu’elles glissent des murets, entre lesquels les sentiers sont enclos – ils sont les plis creusés dans l’étoffe, sur le Causse, et la main passée doucement, qui les a étirés et filés entre eux – ou la poignée desserrée, l’eau répandue, à nouveau jaillissante, ayant creusé sa voie, enfin apaisée,

J’ai pensé : allées à-demi enfouies, lit de pierre et d’herbe – lumineuses sous le ciel et les ajours dessinés par les ronces, le lierre, les branches – aussi grises que les pierres, ou couleur du vieux bronze,et de mes pas jusqu’à l’horizon, à quelque dizaines de mètres, sous les feuillages verts des yeuses ou ceux des cornouillers, déjà fanés – sous chaque main un même feutre est posé : mousses – lambeaux de chair végétale – légères, posés comme des guirlandes toutes pleines – pliées en elles-mêmes –je me demande : comment parviennent-elles à retenir la lumière du soleil – humbles luminaires, corolles minuscules – soleils fragmentés, chaque pousse tourne son adret – j’imagine des calices, incessamment remplis – une rosée inépuisable – dans lesquels les rayons fondent et tremblent d’une manière que l’œil ne peut comprendre,

Tu me dis :

— Une longue vue – je marche dans la lunette d’une jumelle – les arbres sont si proches les uns des autres – les arbres protecteurs – sans savoir ce qu’il y aura après le virage – comme un cocon – je ferme les yeux – les parfums sont plus puissants, je ferme les yeux pour les oiseaux

2024.