L’angoisse en pensant à l’automne


— Une angoisse soudaine en pensant à l’automne,
alors que le ciel s’adoucit ;
je taillais le ciste, la sauge,
leurs arômes s’étaient libérés dans la brassée que je portais,
avec ceux de la mélisse coupée.

Pourquoi cette idée de mort… Ai-je fait un pas de trop dans le jardin ?

Odeur de l’herbe coupée (elle dénonce le prédateur),
la terre sous mes ongles ;

J’ai pensé :
Quelque chose me manque, que l’automne aurait dû apporter –
qu’il ne me donnera plus jamais :
les dorures précaires des arbres, la lumière pâle,
l’épaule et le cou d’une femme ou d’un homme,
un léger hâle versé à leur chute,

(Je t’entends ricaner ; les arbres dont la sève se rétracte,
la lumière de plus en plus courte, mon écharpe…)

Je n’atteindrai pas l’automne.

La consistance de ce manque ressemble à l’envie de vomir après la course.

Je sais creuser en moi, forcer, ne pas brusquer, sonder, attendre, guetter.

J’ignore.

Il s’était peut-être échappé quelque chose de mon âme,
qui a repoussé l’automne.

Une chose m’oppressait, comme si j’étais épuisé avant
de commencer la tâche qui m’était confiée, qui semblait si importante ;

un fruit avait-il mûri en moi, que je ne pouvais laisser se détacher ?

Ce serait pourtant un fruit d’été,
non celui après la maturité duquel la plante se dessèche et périt.

Nous nous sommes dits :
« Est-il plus simple de laisser les jours s’écouler, muets, infertiles ? »

J’ai pensé :
Un orage dans le ventre, une gêne tenace, un peu comme la peur,
ou une indigestion.

L’orage est déjà passé me dis-tu ? De tout ce dont on s’effraie,
on a davantage peur avant. Mais savoir l’orage imminent
m’est vital. Je dois me protéger, me cacher.
Tu me dis que cela ne sert à rien, que l’orage a éclaté.
Je suis malade parce que j’aurais préféré me cacher,
que l’orage ne soit pas encore passé.
De quoi ai-je espoir d’avoir encore peur ?
Maintenant je suis nu. De quoi me protéger ? Que me reste-t-il ?

 — Quelle bête, quelle peur en ton ventre ?
La trahison de l’automne…
La peur que ce que tu as à donner s’arrache de toi
et t’arrache tout entier avec ton ventre, tes entrailles…
Qu’il n’y ait pas de page suivante, celle de l’automne,
ensuite celle de  l’hiver ? Tout se ferme très lentement,
entre en soi, la sève est aspirée vers la terre,
les fruits qu’il faut écraser du pied, l’humidité,
la vie étrange des champignons,
la tristesse de Toussaint… Est-ce la raison ?

— Je ne pense qu’aux lumières rasantes, aux ombres douces
qui s’allongent comme un signal précoce,
aux  brumes bleues sur les montagnes,
à la fraîcheur du matin, une soie glacée, comme si l’on était nu,
à la force du vin, la réconciliation par le vin, les fruits secs
qui se cachent, la chaleur qu’il faut prodiguer… Sans moi ?..

… mais dès ce matin, au jardin après l’éveil :
tu es vacillant, attiré par la lumière et l’envie d’avoir froid.

Tu as entendu ? La terre respire. Vois :
elle est tendre, noire, reposée ;
la rosée ne s’évapore pas, des pleurs sucrés montés du sol.
Les arbres, les plantes autour de toi sont impassibles ;
dans le temps figé, ils  ruissellent ;
les murets sont humides, je m’attarde, passe la pulpe des doigts
sur les grains du ciment, leurs pointes, coquillages sortis de l’ombre,
ses reliefs ; les mousses recouvrent le crépi, tellement vives,
broderies qui pendent – si inconscientes ;
le soleil doux, faible, entier déjà…
Et l’état vaporeux de toutes choses,
fraîches, fraîches,
avant de reprendre leur forme solide, se redresser.

Ce matin, et demain, sans doute…


Photos : AGP. Morbihan. November 2019.

Ariège 

Fougères

Plénitude de l’eau montée, haute vasque,

versants et vaste vallon enveloppés de fougères, que traverse le sentier,

Vertes, vertes !

Vision approchée des yeux (poser d’un oiseau)

que je puisse voir

chaque fronde, les pennes de chaque limbe, les crosses,

les formes semblables à toutes distances : chaque feuille distincte dans la foison,    les cils dans la masse mouvante – la vague multipliée,

la palme entière dans la pleine ondulation de toutes, qui s’agitent dans l’ample champ uniforme : une levée douce, et fixe,

Offrande jaillissante des feuilles.
Assaut flexible.

Lenteur, verdeur ondoyante !

Odeur verte des fougères, odeur de terre sucrée, d’herbe fraîchement coupée. Odeur légère, masquée, comme une fleur pudique derrière le voile immobile.

Ce pourrait être une sylve – l’échelle de crue retirée, la vision venue vers nous inchangée : troncs, branches, cils

Genêts

Nous entendons un crépitement continu.
Nous faisons longuement silence.
Tu me dis :  “ C’est le bruit des cosses de genêts, elles éclatent, jettent leurs graines, qui se dispersent.”

Fraîcheur

Le long du chemin, des amas de roches couverts de ronces, de mousses, de  fougères. Tu t’en approches. Tu me fais  signe : “ Viens près de moi. L’air passe par ces roches. Il est frais. Penche-toi… D’où vient-il ? ”

Plusieurs fois, cette fraîcheur, profonde, ce souffle exhalé.

Ventre

Plus loin, j’entends le bruit de l’eau qui sourd sous les herbes, dans le haut versant, ou proche de mes pas. Parfois l’eau s’égoutte jusqu’au sentier. Pourquoi penser au poids de la montagne ? Plutôt dire : un bruit sourd, lointain, comme venu d’un ventre.

Qui respire, qui se nourrit ?

Ombres

Un arbre seul dressé devant la montagne qui nous fait face de l’autre côté de la vallée : parois nues, rêches, ridées ; seules quelques plaques de végétaux y sont accrochées. Ubac où nous sommes, Adret en face. L’ombre de l’arbre semble projetée sur la paroi de la montagne : une tache verte, très sombre suspendue à ses flancs. Nous sommes debout, dans la mire exacte du soleil. Nos ombres s’allongent devant nous. Fin d’après-midi : nos ombres et l’ombre de l’arbre sont l’aiguille d’un cadran solaire.


Rivière

Les eaux jaillissent des flancs. Chutent ou glissent sans se dissocier de la terre, des roches : un fil tendu, transparent, tressé par lui-même, insécable, une ligne brisée par tous reliefs.

L’eau en courbes ininterrompues, inachevées, appariée à la terre, à elle soumise, d’elle affranchie.

Les eaux s’abaissent, courent, se multiplient. Se joignent.

Tresses. Reflets des pierres dans la vasque. Fixité du miroir posé dans l’auge provisoire des roches. Feuilles de verre.  Souffle tendu entre toutes pentes, tous obstacles.

Rivières, lacs en lesquels vous êtes imperceptiblement pris et dépris : une autre géographie que celle de vos pas.

Coulées vous irriguant de leur chant sans mètre : toutes choses sont pourtant dites par lui et votre corps est drainé par la chute de l’eau.

Ubiquité de l’eau dans la direction unique qu’elle prend. Vous l’ignorerez à jamais ; une pente béante la conduit.

L’esprit tendu, vous puisez des noms à lui donner : sa teneur, ses couleurs, ses états empreints par les mouvements du sol  (cascade, gouffre, gorges, torrent, étangs…) Qui presse qui  ?

Eaux traversant légères, la masse verte, eaux fusant, étreintes dans l’étau de la roche,

état aérien du verre en fusion, élan pur, fonte et flamme continues, incessamment renouvelées – ô lumière fumante de l’eau.*

Lacs en lesquels vous êtes pris et dépris. Géographie essentiellement aérienne de l’eau : la phrase qu’elle poursuit.

Foudre

Passage d’un col.
La route descend en sinuant entre des arbres. Devant, un sommet nous domine. Ses pentes plongent vers les vallées, toutes ici, étroites et profondes. Atteindront-elles, plus obscures que leurs propres assises, dans le resserrement le plus grand, l’ultime sol ? Le fouilleront-elles jusqu’à la demeure du Dieu chthonien de la Foudre ?

Prairies

Pour la foison. La hauteur des herbes. Sur l’adret, les fleurs, les arbustes, les graminées, et plus haut la forêt, ont pris la place des terrasses cultivées. Je remonte la pente par le regard. Les herbes ouvrent un chemin. Elles s’allongent. Frémissent. Les pentes enherbées sont la peau d’un fruit. J’ai atteint le haut de la pente. Je la dévale en pensée, roulant sur le dos, le ventre. Je ressens à présent le frottement des herbes. Piqûres, griffures,
comme après avoir porté les foins
dans la grange haute,
la poussière dans l’herbe, les insectes, les tiges rases, hérissées
l’irritation de la peau, celle du dos,
des épaules
les rougeurs, l’inflammation,
Nos peaux écorchées.



* “Lumière fumante” : Inger Christensen. Lumière.

19/28 juillet

La terre, l’eau apportée, la parole


Marchant chaque jour
le long de la longue allée
regardant les plantes :

celles qui ont séché
feuilles brunies par le soleil
celles dont les tiges alourdies
se sont courbées, elles étaient si droites,
des inflorescences profuses
comme des yeux –
la poussée
la fleuraison
le dépérissement,

Me rappeler comme en rêve,
le plaisir pris à les planter :
un passé proche, entre mars et juin,
fleurs, plantes, à chacune
j’ai parlé avec les doigts dans la terre
et les  gestes des mains nues creusant,
redressant les tiges, tassant la terre –
signes répétés autour d’elles,
reflets de leur forme à venir,

La terre, l’eau apportée et la parole.

La force tirée d’elles pour croître,
puisant le sol et le soleil.

Ce jour, je ne les ai pas regardées
elles soudainement, si brièvement
si légèrement devenues 
les signes altérés
du temps passé avec elles –
d’elles a émané
– elles ont vibré sans bouger –
ce trouble : j’ai vacillé –
un poids, un nuage sombre,

En quel endroit du corps
cette douleur lointaine,
le cœur le ventre la gorge ?

Témoins transformés de ce qui n’est plus :
la dépense lente des forces,
les gestes et la suite des gestes, leur étirement 
dans le temps, la minutie des soins,
les transports de la terre et de l’eau,
la sueur, les doigts enfoncés sans protection
dans la terre, les outils
rassemblés incomplètement, la taille,
les griffures,
le discours à chaque plantation
les mots  prononcés retournés avec la terre,

L’image flotte en moi – vapeur,
je me vois
hors-sol penché, courbé, accroupi  –

hors-temps entre ces jours et l’instant présent
auquel la chose est parvenue
à se formuler – une butée,

Je suis 
je serai 
effacé par chacune des plantes
que j’ai fait croître,

C’est un battement du cœur
hors de moi,
le sang m’est pris
pour elles :
que se passera-t-il après l’ultime
jet ?


Juin et juillet 2026.
Photos AGP, Museo delle Erbe, Sansepolcro.