Les lichens couvrent d’écailles légères, couleur de bronze pâle les murets –
Pierres sèches, qui sont le trait et le mètre et l’arpent, la trame robuste dont la forme ne peut être devinée, les membranes qui serrent la terre – ses aires jointes, qui serait demeurée sans forme, ni défense, sans remparts ni obstacles,
La grande étoffe respirante –
Et par l’ombre verticale du corps, comme s’il était le point nœud de la couture, ou encore, la clé de voûte, se croisent les lignes cardinales, en purs angles droits,
par vos épaules et vos yeux, par votre corps passées, comme dans une eau étale et claire, ses lignes illimitées et franches, l’espace incessamment sorti de lui-même,
Tu me dis :
— Mon rêve fut de danser, comme les plis défaits qui ont abandonné l’étoffe – légère et libre, que l’on étire à quatre mains, le drap ouvert suspendu entre les mains qui le tendent – l’espace posé en lignes orthogonales
Oeuvres d’Alice Freytet, Musée Henri Martin, Cahors
Trier les graines de l’aneth – les ombelles sont coupées, portant les couronnes de fruits – la modique récolte est déposée dans un bol,
Séparer les graines, patiemment – chaque octobre – cette tâche me fait toujours penser à Psyché – devant trier des montagnes de graines : coquelicot, lin, épeautre, lentilles, orge – l’épreuve que lui ont imposée Tristesse et Inquiétude – afin que l’âme avide et corporelle apprenne à séparer, et classer, et l’aveugle Psyché à s’émouvoir, trébucher et peser,
Avec lenteur, tirer entre les doigts les graines, qu’elles se séparent – elles déposent leur odeur anisée sur la pulpe – de minuscules insectesou araignées tentent de monter aux parois lisses du bol : prendre une tige pour les extraire, les poser sur la table du jardin,
Regarder les ombelles grises et brunes séparées de leurs graines : dépenaillées une fois privées de leurs fruits – le mot d’ombelles, les tiges dressées – revoir juillet dans les Apennins, l’altiplaine cachée – vertes, vives, hautes, coriaces, portant les pépites jaunes, ombellules, parmi les chardons hirsutes, les fleurs de lin et de lentilles, les coquelicots, les herbes montées, l’épeautre…
Sur la table, les ombelles décapitées ont forme d’étoiles pauvres, d’étoiles dessiquées – poussières à leurs hampes nues, ayant pris forme végétale,
Et la sensation si forte de l’automne, la douceur de l’air, l’herbe toujours mouillée, les feuilles qui jaunissent mêlées aux plus vertes,
La sensation que le soleil vient d’apparaître, et s’étend – plutôt que se hisser,
La sensation d’un retrait paisible, d’une douceur que je devrais accepter de m’accorder – à cause de la lumière des feuilles devant moi : une argenture liquide et légère – pointes d’argent clignotant au bout des feuilles – elles ne ploient pas – la langue de métal s’écoule – se fixe, rebondit,
La sensation de recueil, la paix à trouver en soi ; la raideur qu’il faudrait déposer : suis-je capable de cesser de m’opposer et compter ?
Les reflets de l’eau et du soleil mêlés : comme un mucus.
Nostalgie de l’automne : un rassasiement qui aurait pu exister ; douceur, en songe, autour de moi ; sillage et ombre apparaissant dans les lueurs des feuilles encore vertes, et les éclats fluides du soleil :
Toutes choses se tiennent dans un état d’assouvissement – de réflexion, et de quiétude, avant l’instant de se dépouiller – la végétation de retourner vers sa sève – vers les méandres de ses sources, > vers une vie devenue pleinement, exclusivement intérieure – l’écorce pour apparence, silhouette, faux-semblant,
Cependant que l’esprit se rapproche de son cœur – que l’esprit de la plante et de l’arbre l’emplit seul, le ciel est comme une terre oubliée, pâle, grise, retenant l’eau et nue,
Et voici un reflet sombre à sa surface presque lisse.
Le ciel s’est transformé ; un chiffon humide ; en son centre, une poche obscure, profonde ; à ses rebords, l’encre délayée, épaisse – imminence possible, qu’elle crève, se déverse brusquement – noire – ou se dissolve. Le ciel à présent demeure d’ardoise…
Un instant d’odeurs de menthe et de foin, d’autres odeurs que je n’ai pas pris de temps de séparer : lisier, bitume, figues, gasoil – j’ignore.
J’aime l’effort, presque pour lui-même, un vol sans étapes – la tension intime, un tenseur au loin – tant il me plaît d’errer, entêté, vieille ficelle, pelote usée, tirée sans fin – mouvements répétés du corps, une réduction telle que le corps pressé comme un fruit, la vision, les sens m’apportent en l’esprit le corps tangible des choses perçues, la sensation de leur profondeur que mon corps traverse sans les toucher, qui le caressent
Un autre sentier : les fougères répandent une odeur sucrée ; ou bien : cette odeur fruitée est-elle celles des fougères?
Trois faons s’enfuient d’un champ surplombant la route. J’ai aperçu leurs têtes, rousses comme la terre ou le bois, avant de pénétrer les taillis. Reste l’image : trois têtes inquiètes. Trois figures de terracotta : bornes pour la mémoire.
Les pupilles horizontales des ovins. Les cils blancs des taurillons et des vaches. Etre incapable de penser la manière dont ils me regardent. Il me faudrait m’endormir, rêver comme elles : être leur corps et l’élan qui est le leur, le monde qu’elles désirent. Mais dire le désir du rêve est toujours le tromper. Seulement bégayer : âmes des bêtes, présence qui leur est donnée, se sentant elles-mêmes par toutes les manières qu’elles ont d’être traversées – immergées dans le monde qu’elles irriguent – régulièrement, soudainement débordées.
C’était une petite araignée dans l’oreille, ce chatouillement. Je la retire, en marchant. L’ai-je blessée ? Elle s’enfuit par son fil. Par précaution, ma main sur les pierres du muret, que le fil se rompe.
La manière qu’ont les troupeaux de moutons de se déplacer : comme s’ils étaient poursuivis, se serrant entre eux en une vague spirale, autour d’un centre qui ne cesse d’être contesté, et de les fuir.
— Une angoisse soudaine en pensant à l’automne, alors que le ciel s’adoucit ; je taillais le ciste, la sauge, leurs arômes s’étaient libérés dans la brassée que je portais, avec ceux de la mélisse coupée.
Pourquoi cette idée de mort… Ai-je fait un pas de trop dans le jardin ?
Odeur de l’herbe coupée (elle dénonce le prédateur), la terre sous mes ongles ;
J’ai pensé : Quelque chose me manque, que l’automne aurait dû apporter – qu’il ne me donnera plus jamais : les dorures précaires des arbres, la lumière pâle, l’épaule et le cou d’une femme ou d’un homme, un léger hâle versé à leur chute,
(Je t’entends ricaner ; les arbres dont la sève se rétracte, la lumière de plus en plus courte, mon écharpe…)
Je n’atteindrai pas l’automne.
La consistance de ce manque ressemble à l’envie de vomir après la course.
Je sais creuser en moi, forcer, ne pas brusquer, sonder, attendre, guetter.
J’ignore.
Il s’était peut-être échappé quelque chose de mon âme, qui a repoussé l’automne.
Une chose m’oppressait, comme si j’étais épuisé avant de commencer la tâche qui m’était confiée, qui semblait si importante ;
un fruit avait-il mûri en moi, que je ne pouvais laisser se détacher ?
Ce serait pourtant un fruit d’été, non celui après la maturité duquel la plante se dessèche et périt.
Nous nous sommes dits : « Est-il plus simple de laisser les jours s’écouler, muets, infertiles ? »
J’ai pensé : Un orage dans le ventre, une gêne tenace, un peu comme la peur, ou une indigestion.
L’orage est déjà passé me dis-tu ? De tout ce dont on s’effraie, on a davantage peur avant. Mais savoir l’orage imminent m’est vital. Je dois me protéger, me cacher. Tu me dis que cela ne sert à rien, que l’orage a éclaté. Je suis malade parce que j’aurais préféré me cacher, que l’orage ne soit pas encore passé. De quoi ai-je espoir d’avoir encore peur ? Maintenant je suis nu. De quoi me protéger ? Que me reste-t-il ?
— Quelle bête, quelle peur en ton ventre ? La trahison de l’automne… La peur que ce que tu as à donner s’arrache de toi et t’arrache tout entier avec ton ventre, tes entrailles… Qu’il n’y ait pas de page suivante, celle de l’automne, ensuite celle de l’hiver ? Tout se ferme très lentement, entre en soi, la sève est aspirée vers la terre, les fruits qu’il faut écraser du pied, l’humidité, la vie étrange des champignons, la tristesse de Toussaint… Est-ce la raison ?
— Je ne pense qu’aux lumières rasantes, aux ombres douces qui s’allongent comme un signal précoce, aux brumes bleues sur les montagnes, à la fraîcheur du matin, une soie glacée, comme si l’on était nu, à la force du vin, la réconciliation par le vin, les fruits secs qui se cachent, la chaleur qu’il faut prodiguer… Sans moi ?..
… mais dès ce matin, au jardin après l’éveil : tu es vacillant, attiré par la lumière et l’envie d’avoir froid.
Tu as entendu ? La terre respire. Vois : elle est tendre, noire, reposée ; la rosée ne s’évapore pas, des pleurs sucrés montés du sol. Les arbres, les plantes autour de toi sont impassibles ; dans le temps figé, ils ruissellent ; les murets sont humides, je m’attarde, passe la pulpe des doigts sur les grains du ciment, leurs pointes, coquillages sortis de l’ombre, ses reliefs ; les mousses recouvrent le crépi, tellement vives, broderies qui pendent – si inconscientes ; le soleil doux, faible, entier déjà… Et l’état vaporeux de toutes choses, fraîches, fraîches, avant de reprendre leur forme solide, se redresser.
versants et vaste vallon enveloppés de fougères, que traverse le sentier,
Vertes, vertes !
Vision approchée des yeux (poser d’un oiseau)
que je puisse voir
chaque fronde, les pennes de chaque limbe, les crosses,
les formes semblables à toutes distances : chaque feuille distincte dans la foison, les cils dans la masse mouvante – la vague multipliée,
la palme entière dans la pleine ondulation de toutes, qui s’agitent dans l’ample champ uniforme : une levée douce, et fixe,
Offrande jaillissante des feuilles. Assaut flexible.
Lenteur, verdeur ondoyante !
Odeur verte des fougères, odeur de terre sucrée, d’herbe fraîchement coupée. Odeur légère, masquée, comme une fleur pudique derrière le voile immobile.
Ce pourrait être une sylve – l’échelle de crue retirée, la vision venue vers nous inchangée : troncs, branches, cils
Genêts
Nous entendons un crépitement continu. Nous faisons longuement silence. Tu me dis : “ C’est le bruit des cosses de genêts, elles éclatent, jettent leurs graines, qui se dispersent.”
Fraîcheur
Le long du chemin, des amas de roches couverts de ronces, de mousses, de fougères. Tu t’en approches. Tu me fais signe : “ Viens près de moi. L’air passe par ces roches. Il est frais. Penche-toi… D’où vient-il ? ”
Plusieurs fois, cette fraîcheur, profonde, ce souffle exhalé.
Ventre
Plus loin, j’entends le bruit de l’eau qui sourd sous les herbes, dans le haut versant, ou proche de mes pas. Parfois l’eau s’égoutte jusqu’au sentier. Pourquoi penser au poids de la montagne ? Plutôt dire : un bruit sourd, lointain, comme venu d’un ventre.
Qui respire, qui se nourrit ?
Ombres
Un arbre seul dressé devant la montagne qui nous fait face de l’autre côté de la vallée : parois nues, rêches, ridées ; seules quelques plaques de végétaux y sont accrochées. Ubac où nous sommes, Adret en face. L’ombre de l’arbre semble projetée sur la paroi de la montagne : une tache verte, très sombre suspendue à ses flancs. Nous sommes debout, dans la mire exacte du soleil. Nos ombres s’allongent devant nous. Fin d’après-midi : nos ombres et l’ombre de l’arbre sont l’aiguille d’un cadran solaire.
Rivière
Les eaux jaillissent des flancs. Chutent ou glissent sans se dissocier de la terre, des roches : un fil tendu, transparent, tressé par lui-même, insécable, une ligne brisée par tous reliefs.
L’eau en courbes ininterrompues, inachevées, appariée à la terre, à elle soumise, d’elle affranchie.
Les eaux s’abaissent, courent, se multiplient. Se joignent.
Tresses. Reflets des pierres dans la vasque. Fixité du miroir posé dans l’auge provisoire des roches. Feuilles de verre. Souffle tendu entre toutes pentes, tous obstacles.
Rivières, lacs en lesquels vous êtes imperceptiblement pris et dépris : une autre géographie que celle de vos pas.
Coulées vous irriguant de leur chant sans mètre : toutes choses sont pourtant dites par lui et votre corps est drainé par la chute de l’eau.
Ubiquité de l’eau dans la direction unique qu’elle prend. Vous l’ignorerez à jamais ; une pente béante la conduit.
L’esprit tendu, vous puisez des noms à lui donner : sa teneur, ses couleurs, ses états empreints par les mouvements du sol (cascade, gouffre, gorges, torrent, étangs…) Qui presse qui ?
Eaux traversant légères, la masse verte, eaux fusant, étreintes dans l’étau de la roche,
état aérien du verre en fusion, élan pur, fonte et flamme continues, incessamment renouvelées – ô lumière fumante de l’eau.*
Lacs en lesquels vous êtes pris et dépris. Géographie essentiellement aérienne de l’eau : la phrase qu’elle poursuit.
Foudre
Passage d’un col. La route descend en sinuant entre des arbres. Devant, un sommet nous domine. Ses pentes plongent vers les vallées, toutes ici, étroites et profondes. Atteindront-elles, plus obscures que leurs propres assises, dans le resserrement le plus grand, l’ultime sol ? Le fouilleront-elles jusqu’à la demeure du Dieu chthonien de la Foudre ?
Prairies
Pour la foison. La hauteur des herbes. Sur l’adret, les fleurs, les arbustes, les graminées, et plus haut la forêt, ont pris la place des terrasses cultivées. Je remonte la pente par le regard. Les herbes ouvrent un chemin. Elles s’allongent. Frémissent. Les pentes enherbées sont la peau d’un fruit. J’ai atteint le haut de la pente. Je la dévale en pensée, roulant sur le dos, le ventre. Je ressens à présent le frottement des herbes. Piqûres, griffures, comme après avoir porté les foins dans la grange haute, la poussière dans l’herbe, les insectes, les tiges rases, hérissées l’irritation de la peau, celle du dos, des épaules les rougeurs, l’inflammation, Nos peaux écorchées.
Marchant chaque jour le long de la longue allée regardant les plantes :
celles qui ont séché feuilles brunies par le soleil celles dont les tiges alourdies se sont courbées, elles étaient si droites, des inflorescences profuses comme des yeux – la poussée la fleuraison le dépérissement,
Me rappeler comme en rêve, le plaisir pris à les planter : un passé proche, entre mars et juin, fleurs, plantes, à chacune j’ai parlé avec les doigts dans la terre et les gestes des mains nues creusant, redressant les tiges, tassant la terre – signes répétés autour d’elles, reflets de leur forme à venir,
La terre, l’eau apportée et la parole.
La force tirée d’elles pour croître, puisant le sol et le soleil.
Ce jour, je ne les ai pas regardées elles soudainement, si brièvement si légèrement devenues les signes altérés du temps passé avec elles – d’elles a émané – elles ont vibré sans bouger – ce trouble : j’ai vacillé – un poids, un nuage sombre,
En quel endroit du corps cette douleur lointaine, le cœur le ventre la gorge ?
Témoins transformés de ce qui n’est plus : la dépense lente des forces, les gestes et la suite des gestes, leur étirement dans le temps, la minutie des soins, les transports de la terre et de l’eau, la sueur, les doigts enfoncés sans protection dans la terre, les outils rassemblés incomplètement, la taille, les griffures, le discours à chaque plantation les mots prononcés retournés avec la terre,
L’image flotte en moi – vapeur, je me vois hors-sol penché, courbé, accroupi –
hors-temps entre ces jours et l’instant présent auquel la chose est parvenue à se formuler – une butée,
Je suis je serai effacé par chacune des plantes que j’ai fait croître,
C’est un battement du cœur hors de moi, le sang m’est pris pour elles : que se passera-t-il après l’ultime jet ?
Juin et juillet 2026. Photos AGP, Museo delle Erbe, Sansepolcro.