Premier chemin vers les bêtes


Un instant d’odeurs de menthe et de foin,
d’autres odeurs que je n’ai pas pris de temps de séparer :
lisier, bitume, figues, gasoil – j’ignore.

J’aime l’effort, presque pour lui-même,
un vol sans étapes –
la tension intime, un tenseur au loin –
tant il me plaît d’errer, entêté,
vieille ficelle, pelote usée,
tirée sans fin –
mouvements répétés du corps,
une réduction telle que
le corps pressé comme un fruit,
la vision, les sens m’apportent en l’esprit
le corps tangible des choses perçues,
la sensation de leur profondeur
que mon corps traverse sans les toucher,
qui le caressent

Un autre sentier : les fougères répandent une odeur sucrée ;
ou bien : cette odeur fruitée est-elle celles des fougères?

Trois faons s’enfuient d’un champ surplombant la route.
J’ai aperçu leurs têtes, rousses comme la terre ou le bois,
avant de pénétrer les taillis. Reste l’image : trois têtes inquiètes. 
Trois figures de terracotta : bornes pour la mémoire.

Les pupilles horizontales des ovins. Les cils blancs des taurillons
et des vaches. Etre incapable de penser la manière dont
ils me regardent. Il me faudrait m’endormir, rêver comme elles :
être leur corps et l’élan qui est le leur, le monde qu’elles désirent.
Mais dire le désir du rêve est toujours le tromper.
Seulement bégayer : âmes des bêtes, présence qui leur est donnée,
se sentant elles-mêmes par toutes les manières qu’elles ont d’être traversées – immergées dans le monde qu’elles irriguent –
régulièrement, soudainement débordées.

C’était une petite araignée dans l’oreille, ce chatouillement.
Je la retire, en marchant. L’ai-je blessée ?
Elle s’enfuit par son fil. Par précaution, ma main
sur les pierres du muret, que le fil se rompe.

La manière qu’ont les troupeaux de moutons de se déplacer :
comme s’ils étaient poursuivis, se serrant entre eux
en une vague spirale, autour d’un centre qui ne cesse
d’être contesté, et de les fuir.

Août 26. Ban sacré de Cluny, autour de Mazille.

Seul à Laudes


     Ce chemin en sortant du monastère,
je choisis à main droite,      
    la longue pente sous le berceau des    arbres et des ronciers
    qui se sont joints en un arc parfait au-dessus de l’allée ;
    de l’autre côté, une route étroite, des champs,
    les troupeaux enclos et le fourrage ; une vue
    à laquelle sera semblable sans doute,     celle que je trouverai ;
    à cause des collines plus hautes qui nous entourent,
    où que l’on soit.

Un faufil au faîte des versants,
qui les maintient serrés, un peu ; 
de part et d’autre, les champs sont géométriquement
délimités par des haies vives (taillis, arbres)
    assez épaisses pour contenir d’autres sentiers : 
    on le voit en contrebas : 
    une fois suffisamment éloigné, 
    ou la seconde fois que l’on a traversé ces collines,

des angles droits, des lignes, comme si les champs
se superposaient ;
    on devine le départ d’un sentier : 
    les sillons longeant une haie     s’interrompent 
    à l’extrémité d’une pâture 
    devant un taillis plus large, 
    plus sombre, 


Les périmètres des champs sont comme des frontières
sur une carte relevée,
    des frontières denses, des refuges, 
    angles, lignes qui sont
    des passages sur les côtés, 

Leurs surfaces sont rugueuses et
tendres, également pelées et
lumineuses : 
    herbes rases, chaumes, épis étêtés,
    prairies chaudes, herbages cassants.

Le don de la chaleur, de l’oubli.
Le don de la sècheresse qui révèle 

les mêmes états, partout,   
    une même étendue sans bord,
    posée sur les pentes aux fronces grossières ;
    (ne devrais-je pas dire en-dessous ?)

secs et drus, chatoyants et presque blancs,
    la terre en ses ors, 


Les arbres, les ronces, les hautes friches et au loin  
la brume matinale – 
    suspendue, blanche comme une laine précieuse,
    foulée sur les collines,
    et au-dessus des herbes ;
    comme la rosée déposée partout autour de moi,
    larmes fraiches dans l’ombre,

Masquent les emprises de l’autoroute et
de la ligne ferroviaire à grande vitesse, 
    saignées encore silencieuses, un peu,
    tranchées qui se remplissent, 
ablation ; plus précisément résection : 
   l’espace n’est pas contiguë à lui- même – 
   un no man’s land, infranchissable,

Sous les collines neigeuses du matin d’août, 
      il serait Laudes, 
si je n’étais pas seul. 


Laudes : seconde des Heures canoniales, qui suit Matines,
composée de psaumes
et de cantiques à la louange de Dieu.
De Laudes, louanges.

Ariège 

Fougères

Plénitude de l’eau montée, haute vasque,

versants et vaste vallon enveloppés de fougères, que traverse le sentier,

Vertes, vertes !

Vision approchée des yeux (poser d’un oiseau)

que je puisse voir

chaque fronde, les pennes de chaque limbe, les crosses,

les formes semblables à toutes distances : chaque feuille distincte dans la foison,    les cils dans la masse mouvante – la vague multipliée,

la palme entière dans la pleine ondulation de toutes, qui s’agitent dans l’ample champ uniforme : une levée douce, et fixe,

Offrande jaillissante des feuilles.
Assaut flexible.

Lenteur, verdeur ondoyante !

Odeur verte des fougères, odeur de terre sucrée, d’herbe fraîchement coupée. Odeur légère, masquée, comme une fleur pudique derrière le voile immobile.

Ce pourrait être une sylve – l’échelle de crue retirée, la vision venue vers nous inchangée : troncs, branches, cils

Genêts

Nous entendons un crépitement continu.
Nous faisons longuement silence.
Tu me dis :  “ C’est le bruit des cosses de genêts, elles éclatent, jettent leurs graines, qui se dispersent.”

Fraîcheur

Le long du chemin, des amas de roches couverts de ronces, de mousses, de  fougères. Tu t’en approches. Tu me fais  signe : “ Viens près de moi. L’air passe par ces roches. Il est frais. Penche-toi… D’où vient-il ? ”

Plusieurs fois, cette fraîcheur, profonde, ce souffle exhalé.

Ventre

Plus loin, j’entends le bruit de l’eau qui sourd sous les herbes, dans le haut versant, ou proche de mes pas. Parfois l’eau s’égoutte jusqu’au sentier. Pourquoi penser au poids de la montagne ? Plutôt dire : un bruit sourd, lointain, comme venu d’un ventre.

Qui respire, qui se nourrit ?

Ombres

Un arbre seul dressé devant la montagne qui nous fait face de l’autre côté de la vallée : parois nues, rêches, ridées ; seules quelques plaques de végétaux y sont accrochées. Ubac où nous sommes, Adret en face. L’ombre de l’arbre semble projetée sur la paroi de la montagne : une tache verte, très sombre suspendue à ses flancs. Nous sommes debout, dans la mire exacte du soleil. Nos ombres s’allongent devant nous. Fin d’après-midi : nos ombres et l’ombre de l’arbre sont l’aiguille d’un cadran solaire.


Rivière

Les eaux jaillissent des flancs. Chutent ou glissent sans se dissocier de la terre, des roches : un fil tendu, transparent, tressé par lui-même, insécable, une ligne brisée par tous reliefs.

L’eau en courbes ininterrompues, inachevées, appariée à la terre, à elle soumise, d’elle affranchie.

Les eaux s’abaissent, courent, se multiplient. Se joignent.

Tresses. Reflets des pierres dans la vasque. Fixité du miroir posé dans l’auge provisoire des roches. Feuilles de verre.  Souffle tendu entre toutes pentes, tous obstacles.

Rivières, lacs en lesquels vous êtes imperceptiblement pris et dépris : une autre géographie que celle de vos pas.

Coulées vous irriguant de leur chant sans mètre : toutes choses sont pourtant dites par lui et votre corps est drainé par la chute de l’eau.

Ubiquité de l’eau dans la direction unique qu’elle prend. Vous l’ignorerez à jamais ; une pente béante la conduit.

L’esprit tendu, vous puisez des noms à lui donner : sa teneur, ses couleurs, ses états empreints par les mouvements du sol  (cascade, gouffre, gorges, torrent, étangs…) Qui presse qui  ?

Eaux traversant légères, la masse verte, eaux fusant, étreintes dans l’étau de la roche,

état aérien du verre en fusion, élan pur, fonte et flamme continues, incessamment renouvelées – ô lumière fumante de l’eau.*

Lacs en lesquels vous êtes pris et dépris. Géographie essentiellement aérienne de l’eau : la phrase qu’elle poursuit.

Foudre

Passage d’un col.
La route descend en sinuant entre des arbres. Devant, un sommet nous domine. Ses pentes plongent vers les vallées, toutes ici, étroites et profondes. Atteindront-elles, plus obscures que leurs propres assises, dans le resserrement le plus grand, l’ultime sol ? Le fouilleront-elles jusqu’à la demeure du Dieu chthonien de la Foudre ?

Prairies

Pour la foison. La hauteur des herbes. Sur l’adret, les fleurs, les arbustes, les graminées, et plus haut la forêt, ont pris la place des terrasses cultivées. Je remonte la pente par le regard. Les herbes ouvrent un chemin. Elles s’allongent. Frémissent. Les pentes enherbées sont la peau d’un fruit. J’ai atteint le haut de la pente. Je la dévale en pensée, roulant sur le dos, le ventre. Je ressens à présent le frottement des herbes. Piqûres, griffures,
comme après avoir porté les foins
dans la grange haute,
la poussière dans l’herbe, les insectes, les tiges rases, hérissées
l’irritation de la peau, celle du dos,
des épaules
les rougeurs, l’inflammation,
Nos peaux écorchées.



* “Lumière fumante” : Inger Christensen. Lumière.

19/28 juillet

égal à l’herbe

L’herbe tiède, son souffle élevé jusqu’à mon visage, la main posée sur elle ; en recueillir l’odeur, la paume retournée vers le ciel – exprimée de si loin, si précise, si proche,

Prés, chaleur, meules,

Marcher, s’allonger, porter,

A nu le corps, devant l’épreuve – devant l’herbe, les foins, la brosse des chaumes,

Le silence qui doit être fait pour

devenir égal à l’herbe

comme en l’instant précédant le poser des doigts sur votre peau, la chaleur reçue, le corps ne se défend pas –

Tiédeur de l’herbe en toutes les fibres de votre corps ; les limbes se courbent, toutes prises sous votre souffle – les herbes du ventre remuent, la sève chaude, les crosses se déroulent – brins de mémoire sans passé ; mis à nu, le temps s’enfuit :demeure la chaleur présente de tout le corps – l’effort, le repos…

Ici les parterres sont pelés, l’herbe fanée – ici l’herbe coupée, sueur sucrée, menthe, expiration des feuilles sectionnées : quels mots pour chaque herbe, toutes blessées dans la foison, et fixer les détails que je ne vois pas encore ?

les blés sont la lumière


Les blés sont la lumière
posée, une toison sèche,

de loin une immense laine dorée,
épaisse comme une respiration –

le corps est soulevé et le souffle retenu
de la terre ample, dorée, pleine

comme la main passée sur la terre allongée
sans repos,

tendue aux quatre points cardinaux,
exposant les saillies, les creux, les sillons

d’un corps trop vaste
pour être figuré,

et devant soi, se présentent d’immenses aplats,
immobiles, sans obstacle.

Têtes égales et fondues – tiges droites, une légion
flexible – pelage rêche, pâle et ondoyant,

une multitude d’épis encore immatures,
de mèches claires,

faisceaux de graines tendres apportant
une lumière rase, et si large,

Percevoir que l’horizon s’arrondit, au loin :
derrière les vastes plans,

l’aveugle invasion géométrique,

les arbres semblent s’enfoncer,
les sommets s’adoucir, repoussés

au-dessus des blés

Morbihan, 20/26 juin.

Sur Youtube :

les blés sont presque rouges


Je crois connaître par cœur cette campagne,
à l’automne démembrée :
terre vaine, fertile, soumise, épuisée,

Terre ce dernier soir avant le solstice d’été
engrossée –

les blés sont presque rouges, en ondulation lente –

je dis rouge (le vent est absent) pour la couleur sans nom,
pour déraciner le mot qui ne vient pas
(comment rendre cette couleur qui ternit, ni ambre, ni miel ?)

C’est l’instant précis d’une tension,
d’un débordement :
une surabondance faite pourtant de peu de choses,
un lien intérieur entre les choses dehors (le “paysage”),
un rapport entre les masses, les plans, et
la répartition de la lumière :

j’aimerais la voir en la vision que je cherche à restituer,
sa montée, et son versement précis…

Je m’approche en pensant aux rangées de blés,
à la terre sombre de laquelle s’élèvent les tiges,
à une ombre rase et étroite entre les plants –
à l’ombre hérissée,
aux fils infinis de l’ombre tendus entre les tiges.

Dans mon cœur, cet état commencé par le silence :
être soulevé du dehors –
ayant surpris les choses un instant se réajuster :
un mouvement décelant les jours entre les masses,

les blés sont presque rouges,
quatre mots pour forer,

pour l’écart à retrouver


19 /22 juin 26. Saint-Léry, Morbihan.