Les oiseaux vous regardent hors du temps

Les oiseaux vous regardent hors du temps, ni jour ni nuit

Je marche sans ombre à l’aplomb du soleil

il occupe le ciel de ses échardes.


Sur le cadran dessiné dans la poussière,
l’aiguille s’est redressée, ne bouge pas.
Toute ombre est verticale

Mon corps est embué en lui-même,
empesé comme la voile que l’on hisse.
Une vapeur rugueuse ceint le corps tout entier ; elle rampe ;
la sueur le long du dos est piquante. 
L’odeur de mon corps est celle du savon mouillé, celle
du linge entassé avant la lessive.
Le goût du sel a perlé depuis le front jusqu’aux lèvres

Je  me tiens en un point précis de l’espace, unique,
ni dedans ni dessus ni à sa surface ;
à chaque fois, je me demande :

Si j’avais ralenti le pas, m’étais assis quelques secondes,

où serai-je à présent ?

De quoi serai-je conscient, ayant été guidé par un désir
aussi avide aussi multiple et changeant
et aussi liquide que le soleil –
si infimement vibratile, 
hésitant et aveugle ?

Les oiseaux nous regardent hors du temps,

Entre deux clignements d’yeux – seule mesure tangible,
ils ont accompli tous les mouvements, pris toutes les directions

possibles –

effusion de l’eau, divisions ininterrompues, poussées, luxuriances secrètes,
de rameaux les infimes terminaisons proliférées.

Ayant accompli l’infinité des actions dont ils sont capables

durant ce laps, mes yeux fermés.

Je les regarde s’élancer : ils recommencent,  

où vols ou posers s’étaient interrompus devant moi.

J’imagine dans l’espace une foison redoublée, multipliée
par elle-même (mes yeux n’ont pas le temps
de se fermer complètement)

Avant la légère douleur d’une chose oubliée –
un élan incessamment refoulé :

Quelle était la question délivrant hors de la main
le grain compté du temps,
la fraction manquante ou perdue du désir       
me portant au-dessus de l’espace ?

L’apesanteur
dont le souvenir est presque entièrement effacé,
par laquelle être ce que l’on est

par la teneur
de ce qui plus vaste que soi
vous accorde place,

Ni jour ni nuit

Vers Complies : Silence

                Tout ce qui vit dans sa disparition
                demeure soi-même
                et ne s’égare jamais.
               
Inger Christensen,
                La vallée des papillons, XIV.




Signes de la main pour demander le pain, ne pas être resservi, accepter le vin, merci par les lèvres remuées,

Le silence, un fil
continûment tiré, et ajusté,

passé entre tous,
patiemment, sans effort –

Un visage apparaît
devant moi, au bout d’une table,

derrière les visages proches,
les épaules, les dos,

Souriant –
lentement, pleinement éclairé –

Pourquoi cette joie
l’apercevant ?

Comme l’eau remuée sous la lumière,
versant un reflet soudain sur les mains,
la forme jaillie mouvante,
saisie dans le silence,

Me faisant face –

Un instant de silence plus grand,
une plus grande retenue
– légère, légère,

Le regard retourné vers lui-même,
sans perdre la lumière –

et le temps
de saisir ma propre vision en moi,

le visage s’est tourné, le reflet dissout,

En vain ayant cherché
l’instant premier – perdu :
la sensation reçue, pure,

inexpugnable
en sa question,

un nœud serré, un rai de lumière derrière la porte –

Pourquoi cette joie ?


Plus tard je pense :

Existe-t-elle cette chose qui résiste –
cette longue racine – qui ne peut être vue ?

Il existe ce chemin par lequel je peux revenir, parfois, à la sensation première :
par le souvenir du dérangement, de la pression et de la saveur
ensemble du corps et de l’esprit –

Ou bien avais-je oublié,
ou éloigné de moi,
la joie – pure –
sauvage – vierge –

presque dépourvue de langage –

montée toute entière,
en la demeure entière de l’âme –
par les yeux ?


Mazille, un soir d’août 26. Rezé, 2 /25 septembre 26. Photos : agp. Chapelle de Vaux.

L’angoisse en pensant à l’automne


— Une angoisse soudaine en pensant à l’automne,
alors que le ciel s’adoucit ;
je taillais le ciste, la sauge,
leurs arômes s’étaient libérés dans la brassée que je portais,
avec ceux de la mélisse coupée.

Pourquoi cette idée de mort… Ai-je fait un pas de trop dans le jardin ?

Odeur de l’herbe coupée (elle dénonce le prédateur),
la terre sous mes ongles ;

J’ai pensé :
Quelque chose me manque, que l’automne aurait dû apporter –
qu’il ne me donnera plus jamais :
les dorures précaires des arbres, la lumière pâle,
l’épaule et le cou d’une femme ou d’un homme,
un léger hâle versé à leur chute,

(Je t’entends ricaner ; les arbres dont la sève se rétracte,
la lumière de plus en plus courte, mon écharpe…)

Je n’atteindrai pas l’automne.

La consistance de ce manque ressemble à l’envie de vomir après la course.

Je sais creuser en moi, forcer, ne pas brusquer, sonder, attendre, guetter.

J’ignore.

Il s’était peut-être échappé quelque chose de mon âme,
qui a repoussé l’automne.

Une chose m’oppressait, comme si j’étais épuisé avant
de commencer la tâche qui m’était confiée, qui semblait si importante ;

un fruit avait-il mûri en moi, que je ne pouvais laisser se détacher ?

Ce serait pourtant un fruit d’été,
non celui après la maturité duquel la plante se dessèche et périt.

Nous nous sommes dits :
« Est-il plus simple de laisser les jours s’écouler, muets, infertiles ? »

J’ai pensé :
Un orage dans le ventre, une gêne tenace, un peu comme la peur,
ou une indigestion.

L’orage est déjà passé me dis-tu ? De tout ce dont on s’effraie,
on a davantage peur avant. Mais savoir l’orage imminent
m’est vital. Je dois me protéger, me cacher.
Tu me dis que cela ne sert à rien, que l’orage a éclaté.
Je suis malade parce que j’aurais préféré me cacher,
que l’orage ne soit pas encore passé.
De quoi ai-je espoir d’avoir encore peur ?
Maintenant je suis nu. De quoi me protéger ? Que me reste-t-il ?

 — Quelle bête, quelle peur en ton ventre ?
La trahison de l’automne…
La peur que ce que tu as à donner s’arrache de toi
et t’arrache tout entier avec ton ventre, tes entrailles…
Qu’il n’y ait pas de page suivante, celle de l’automne,
ensuite celle de  l’hiver ? Tout se ferme très lentement,
entre en soi, la sève est aspirée vers la terre,
les fruits qu’il faut écraser du pied, l’humidité,
la vie étrange des champignons,
la tristesse de Toussaint… Est-ce la raison ?

— Je ne pense qu’aux lumières rasantes, aux ombres douces
qui s’allongent comme un signal précoce,
aux  brumes bleues sur les montagnes,
à la fraîcheur du matin, une soie glacée, comme si l’on était nu,
à la force du vin, la réconciliation par le vin, les fruits secs
qui se cachent, la chaleur qu’il faut prodiguer… Sans moi ?..

… mais dès ce matin, au jardin après l’éveil :
tu es vacillant, attiré par la lumière et l’envie d’avoir froid.

Tu as entendu ? La terre respire. Vois :
elle est tendre, noire, reposée ;
la rosée ne s’évapore pas, des pleurs sucrés montés du sol.
Les arbres, les plantes autour de toi sont impassibles ;
dans le temps figé, ils  ruissellent ;
les murets sont humides, je m’attarde, passe la pulpe des doigts
sur les grains du ciment, leurs pointes, coquillages sortis de l’ombre,
ses reliefs ; les mousses recouvrent le crépi, tellement vives,
broderies qui pendent – si inconscientes ;
le soleil doux, faible, entier déjà…
Et l’état vaporeux de toutes choses,
fraîches, fraîches,
avant de reprendre leur forme solide, se redresser.

Ce matin, et demain, sans doute…


Photos : AGP. Morbihan. November 2019.

La terre, l’eau apportée, la parole


Marchant chaque jour
le long de la longue allée
regardant les plantes :

celles qui ont séché
feuilles brunies par le soleil
celles dont les tiges alourdies
se sont courbées, elles étaient si droites,
des inflorescences profuses
comme des yeux –
la poussée
la fleuraison
le dépérissement,

Me rappeler comme en rêve,
le plaisir pris à les planter :
un passé proche, entre mars et juin,
fleurs, plantes, à chacune
j’ai parlé avec les doigts dans la terre
et les  gestes des mains nues creusant,
redressant les tiges, tassant la terre –
signes répétés autour d’elles,
reflets de leur forme à venir,

La terre, l’eau apportée et la parole.

La force tirée d’elles pour croître,
puisant le sol et le soleil.

Ce jour, je ne les ai pas regardées
elles soudainement, si brièvement
si légèrement devenues 
les signes altérés
du temps passé avec elles –
d’elles a émané
– elles ont vibré sans bouger –
ce trouble : j’ai vacillé –
un poids, un nuage sombre,

En quel endroit du corps
cette douleur lointaine,
le cœur le ventre la gorge ?

Témoins transformés de ce qui n’est plus :
la dépense lente des forces,
les gestes et la suite des gestes, leur étirement 
dans le temps, la minutie des soins,
les transports de la terre et de l’eau,
la sueur, les doigts enfoncés sans protection
dans la terre, les outils
rassemblés incomplètement, la taille,
les griffures,
le discours à chaque plantation
les mots  prononcés retournés avec la terre,

L’image flotte en moi – vapeur,
je me vois
hors-sol penché, courbé, accroupi  –

hors-temps entre ces jours et l’instant présent
auquel la chose est parvenue
à se formuler – une butée,

Je suis 
je serai 
effacé par chacune des plantes
que j’ai fait croître,

C’est un battement du cœur
hors de moi,
le sang m’est pris
pour elles :
que se passera-t-il après l’ultime
jet ?


Juin et juillet 2026.
Photos AGP, Museo delle Erbe, Sansepolcro.

égal à l’herbe

L’herbe tiède, son souffle élevé jusqu’à mon visage, la main posée sur elle ; en recueillir l’odeur, la paume retournée vers le ciel – exprimée de si loin, si précise, si proche,

Prés, chaleur, meules,

Marcher, s’allonger, porter,

A nu le corps, devant l’épreuve – devant l’herbe, les foins, la brosse des chaumes,

Le silence qui doit être fait pour

devenir égal à l’herbe

comme en l’instant précédant le poser des doigts sur votre peau, la chaleur reçue, le corps ne se défend pas –

Tiédeur de l’herbe en toutes les fibres de votre corps ; les limbes se courbent, toutes prises sous votre souffle – les herbes du ventre remuent, la sève chaude, les crosses se déroulent – brins de mémoire sans passé ; mis à nu, le temps s’enfuit :demeure la chaleur présente de tout le corps – l’effort, le repos…

Ici les parterres sont pelés, l’herbe fanée – ici l’herbe coupée, sueur sucrée, menthe, expiration des feuilles sectionnées : quels mots pour chaque herbe, toutes blessées dans la foison, et fixer les détails que je ne vois pas encore ?