Divination

I.
Marchant vers deux lacs,
que j’imagine enfouis, à une distance que j’ignore,
devinant la forme des collines
A la manière dont elles sont assemblées
autour d’eux,

telle la main lorsqu’elle éprouve
le plaisir d’être guidée par des courbes successives –
et l’esprit, la sensation du corps soulevé par la caresse –
et le regard, l’inépuisable ondulation
où chuter et se lancer – leur  battement.

Marchant dans la divination du plaisir à venir,
conduits à présent à l’exact alignement :

Le seuil lointain abaissé, la forme du passage apparue :
roches sur le sommet, en un sombre déchirement, indistinctes –
le seuil ouvert, la plaine.

Une eau large, très lentement remuée, glissée jusqu’à nous,
qui se recourbe –

À présent nous voilà tirés vers le seuil là-haut,
privés de poids ;
l’herbe fuit devant nous,
entrainés, comme dans une barque halée –

les bords de la vallée s’écartent doucement ;
montés à ses flancs, parmi chaumes et chardons,
creusés par les sabots des bêtes –
(nous y posons nos pas)
j’imagine en regardant

la courbe large du synclinal

Qu’il doit exister une ligne par laquelle
pourrait passer le fil d’un ruisseau :
une couture légère, sinueuse, exacte – un trait équidistant –
de sorte qu’elle partage la vallée tout son long en deux parties égales

Parmi les troupeaux : bêtes éparses, nombreuses –
indifférentes ; les plus proches lèvent brièvement
leurs mufles interrogants vers nous.

Le souffle des herbes ensemble jusqu’à nos mains,
nous-mêmes nous hissant jusqu’au pas, 
notre barque emplie de l’eau qui la berce ;
vagues montées les unes sur les autres qui nous portent.

Le chemin s’étrécit au nœud  du sentier, tourné  vers le sommet.

Nous sommes et la barque et l’eau indistinctement

et la vallée dont nous avons gagné la passe
est eau et barque indistinctement.

II.
Une grange cistercienne, au sommet – les pierres disposées –
grises, de couleur semblable à celle des parois
des grands sommets, apparus.

Nous occupons l’espace vide, comme en un jeu,
posant  nos mains sur les pans de mur les plus hauts,
les façades ébauchées.

Je ne sais plus : sommes-nous montés, sommes-nous descendus –
me souvenant de notre bercement, des pentes nues, rauques ;
de l’espace élargi ; de chants d’oiseaux –
signes à présent perdus – à quelle page ?
de collines rondes, ajustées selon une opulence telle,
réservée au seul marcheur :

Rebonds, coulées, voltes ; dérives parmi les fruits ;
piémonts indistincts du chemin ;
frôler un corps, virer au près pour un autre à suivre.

Une voie tendue, exclusive, vers

Les deux étendues d’eau successives,
une distance légère entre eux : 
deux cercles sur lesquels l’eau semble reposer, 
sans profondeur,

Offrandes faites aux bêtes qui demeurent pareillement
étrangement silencieuses,

Qui se sont alignées au-dessus de l’eau, en lignes parallèles,
suivant une topologie connue d’elles seules –
sphinges rouges et grises, si nombreuses, captives
qui attendent de notre bouche
la question à laquelle elles brûlent de répondre.

Italia. Abbruzo. Grangia cistercense di Santa Maria del Monte

une ride

Je ne sais si l’eau du lac est aussi chaude que la peau de mon corps, aussi labile : une autre peau coulant le long du dos, glissant sous les vêtements.

Nous partageons le même poids, la même lenteur, sous le ciel : une tôle surchauffée.

J’ai regardé le sol. L’eau est opaque, les rives sans ombres : sable, branches, aiguilles de pins, racines qui rampent, les parasols à l’aplomb du soleil.

La surface du lac n’est pas ridée – un linge immobile lisse ; le bateau a dû glisser sans le toucher,

Le film de l’eau est d’une impassibilité anormale,

Tout s’efface – les sennes s’accrochent aux pieux, simples tiges posées sur l’eau, tremblotantes.

La montagne autour du lac devient de plus en plus claire à mesure qu’elle s’élève.

Je m’aperçois soudain que le ciel est blanc, absent :

Je ne l’avais pas remarqué.

Je me regarde devant une glace, me lavant les mains – quelle était cette sensation – une minute auparavant – je me regarde sans me voir – la ride passée sur l’âme ?

Je montais les marches vers l’étage – elle m’avait soulevé un instant – l’eau est si peu profonde, le souvenir impalpable – une légère différence de couleur entre les masses légères de l’eau, à peine dissemblables, figées dans la vasque tiède.

En quelques secondes se sont reflétés ensemble tristesse, fatigue, ennui, fuite ; la sensation – négligeable, a failli se fondre avec tout le reste. Entêté : la faire remonter entre mes doigts ouverts – errante – mémoire rétive, sur le point de passer à autre chose – laquelle ?

La chaleur était écrasante dehors.

Je la trouve bien ténue – je n’avais jamais pris le temps de la saisir, la retirer de l’eau…

Je la tiens comme une pointe retirée entre deux doigts.

Je pense à comment je vis les choses :

par avance – un souvenir heureux –

A cause de ce désir, je ne sais clairement ce que j’éprouve,

la clarté du soleil, le corps en son effort accru, l’avidité, l’impatience devant l’offrande proche, le fruit tenu sans hâte – sa peau est celle d’une pèche – la fusion impossible – et le renoncement – si proche si menaçant – puisque le fruit n’existe qu’en mon esprit, ou la peur : l’objet convoité me décevra…

Il me déçoit déjà – en l’esprit : angoisse présente, presque pure – resserrement autour du vide, la pulpe expulsée.

Je ne sais dans quel pli se trouve le plaisir que j’éprouve, s’il est celui que je ressens – ou son reflet, son idée…

Il est impossible d’avancer, de vouloir quoi que ce soit,

j’ai vu les poissons crevés, flottant près des rives et les promeneurs quitter l’île, à peine débarqués, ne regarder que l’absence de ride sur l’eau du lac, le ciel qui fond.

Lago Trasimeno, estate 2024.