Les lichens couvrent d’écailles légères

Les lichens couvrent d’écailles légères,
couleur de bronze pâle les murets –

Pierres sèches,
qui sont le trait et le mètre et l’arpent,
la trame robuste dont la forme ne peut être devinée,
les membranes qui serrent la terre
– ses aires jointes,
qui serait demeurée sans forme, ni défense,
sans remparts ni obstacles,

La grande étoffe respirante –

Et par l’ombre verticale du corps,
comme s’il était le point nœud de la couture,
ou encore, la clé de voûte,
se croisent les lignes cardinales, en purs angles droits,

par vos épaules et vos yeux,
par votre corps passées,
comme dans une eau étale et claire,
ses lignes illimitées et franches,
l’espace incessamment sorti de lui-même,

Tu me dis :

 — Mon rêve fut de danser, comme les plis défaits
qui ont abandonné l’étoffe –
légère et libre,
que l’on étire à quatre mains,
le drap ouvert suspendu entre les mains
qui le tendent –
l’espace posé en lignes orthogonales

Oeuvres d’Alice Freytet, Musée Henri Martin, Cahors

Les oiseaux vous regardent hors du temps

Les oiseaux vous regardent hors du temps, ni jour ni nuit

Je marche sans ombre à l’aplomb du soleil

il occupe le ciel de ses échardes.


Sur le cadran dessiné dans la poussière,
l’aiguille s’est redressée, ne bouge pas.
Toute ombre est verticale

Mon corps est embué en lui-même,
empesé comme la voile que l’on hisse.
Une vapeur rugueuse ceint le corps tout entier ; elle rampe ;
la sueur le long du dos est piquante. 
L’odeur de mon corps est celle du savon mouillé, celle
du linge entassé avant la lessive.
Le goût du sel a perlé depuis le front jusqu’aux lèvres

Je  me tiens en un point précis de l’espace, unique,
ni dedans ni dessus ni à sa surface ;
à chaque fois, je me demande :

Si j’avais ralenti le pas, m’étais assis quelques secondes,

où serai-je à présent ?

De quoi serai-je conscient, ayant été guidé par un désir
aussi avide aussi multiple et changeant
et aussi liquide que le soleil –
si infimement vibratile, 
hésitant et aveugle ?

Les oiseaux nous regardent hors du temps,

Entre deux clignements d’yeux – seule mesure tangible,
ils ont accompli tous les mouvements, pris toutes les directions

possibles –

effusion de l’eau, divisions ininterrompues, poussées, luxuriances secrètes,
de rameaux les infimes terminaisons proliférées.

Ayant accompli l’infinité des actions dont ils sont capables

durant ce laps, mes yeux fermés.

Je les regarde s’élancer : ils recommencent,  

où vols ou posers s’étaient interrompus devant moi.

J’imagine dans l’espace une foison redoublée, multipliée
par elle-même (mes yeux n’ont pas le temps
de se fermer complètement)

Avant la légère douleur d’une chose oubliée –
un élan incessamment refoulé :

Quelle était la question délivrant hors de la main
le grain compté du temps,
la fraction manquante ou perdue du désir       
me portant au-dessus de l’espace ?

L’apesanteur
dont le souvenir est presque entièrement effacé,
par laquelle être ce que l’on est

par la teneur
de ce qui plus vaste que soi
vous accorde place,

Ni jour ni nuit

Les ciels de l’Ombrie

Nous avons vu les ciels de l’Ombrie, comme ils reposent, versés purs
d’une grande coupe immobile.

A l’aube, le ciel s’élève, presque transparent ; une mer immobile, muette, et retenue.

A midi, le ciel est intense et doux, le soleil dur : sa force est atténuée par la teinte que prend le ciel – lumineux, léger et subtilement mobile, bordé par les montagnes.

Depuis les hauteurs du Monte Subasio, les montagnes sont d’abord de grands talus d’or en pentes douces, au-dessus des champs, des plantations d’oliviers et de cyprès, des alignements de la vigne ; au-dessus d’elles, de grandes bosses, arides et sèches, aux larges sommets pelés ; et au loin, au-dessus de forêts d’yeuses et de hêtres, une enceinte vieille et presque effacée à midi, une grande circonférence pierreuse, affaissée sous le ciel, tel un amas d’étoffes rêches et bleues, l’ombre en leurs plis rompus ; le ciel est léger, une toile tendue, tendre et polie, dépourvue de plis : une toile repliée sur elle-même par le geste doux et lent d’un bras qui l’aurait doublée, glissé entre deux épaisseurs pour les lisser, en éprouver la douceur sur la peau et la pleine pureté du bleu – pour le passage d’une coulée entre ses feuilles dociles : la montée d’une grande pâleur au zénith.

Nous avons gravi le Monte Subasio pour rejoindre Assisi. Les pentes pelées sont couvertes de pierres roses, affleurant au sol, et sonores. La montagne est empierrée, une attrition continue à ses flancs, ses replats et ses sentes, la mise à jour de sa propre matière, morcelée, dispersée, blanche, rose et drue, avant les premières hauteurs.

A peine creusés, les chemins sont pâles et lents, tirés entre des  herbes rases, sèches, dorées, et une grande foison de têtes bleutées hérissées sous le ciel pur ; des calices de feuilles raides, pointées comme des étoiles ouvertes : ce sont les panicauts, posés au-dessus de leurs feuilles dentelées, alignés selon des portées secrètes, égarés en assemblées confuses. Partout, des bosquets de grands genévriers, aux fruits noirs et secs comme de vieilles offrandes, denses de leurs branches sombres, donnent une ombre courte au-dessus des lignes de pierres et des prairies brûlées.

Ailleurs, les sentiers contournent de grandes et profondes dépressions
en forme de mortier, ridées ou rayées à l’intérieur, jusqu’à leur fonds,
par une sente circulaire.

Nous nous sommes posés entre les branches des chênes verts : elles sont ouvertes, basses, tortueuses. Nous sommes adossés à la naissance de leurs bras levés, à leurs aisselles rugueuses, entre leurs branches solides et douces, dans l’élévation de leurs bras offrant une ombre déchirée sur le sol âpre et coupant.

Nous avons pris le chemin d’Assise.

Le soleil frémissait, fondant comme une buée.

Nous avons franchi les murailles de la vieille Hispellum : la ville nous était apparue sur son éminence, derrière les rideaux de ses cyprès, toute blanche, plantée d’arbres en son cœur, ceinte d’arcs et de portes antiques, comme une petite Jérusalem.


Hispellum : Spello.

Ombrie, 2012. Nantes, 2021

Seul à Laudes


     Ce chemin en sortant du monastère,
je choisis à main droite,      
    la longue pente sous le berceau des    arbres et des ronciers
    qui se sont joints en un arc parfait au-dessus de l’allée ;
    de l’autre côté, une route étroite, des champs,
    les troupeaux enclos et le fourrage ; une vue
    à laquelle sera semblable sans doute,     celle que je trouverai ;
    à cause des collines plus hautes qui nous entourent,
    où que l’on soit.

Un faufil au faîte des versants,
qui les maintient serrés, un peu ; 
de part et d’autre, les champs sont géométriquement
délimités par des haies vives (taillis, arbres)
    assez épaisses pour contenir d’autres sentiers : 
    on le voit en contrebas : 
    une fois suffisamment éloigné, 
    ou la seconde fois que l’on a traversé ces collines,

des angles droits, des lignes, comme si les champs
se superposaient ;
    on devine le départ d’un sentier : 
    les sillons longeant une haie     s’interrompent 
    à l’extrémité d’une pâture 
    devant un taillis plus large, 
    plus sombre, 


Les périmètres des champs sont comme des frontières
sur une carte relevée,
    des frontières denses, des refuges, 
    angles, lignes qui sont
    des passages sur les côtés, 

Leurs surfaces sont rugueuses et
tendres, également pelées et
lumineuses : 
    herbes rases, chaumes, épis étêtés,
    prairies chaudes, herbages cassants.

Le don de la chaleur, de l’oubli.
Le don de la sècheresse qui révèle 

les mêmes états, partout,   
    une même étendue sans bord,
    posée sur les pentes aux fronces grossières ;
    (ne devrais-je pas dire en-dessous ?)

secs et drus, chatoyants et presque blancs,
    la terre en ses ors, 


Les arbres, les ronces, les hautes friches et au loin  
la brume matinale – 
    suspendue, blanche comme une laine précieuse,
    foulée sur les collines,
    et au-dessus des herbes ;
    comme la rosée déposée partout autour de moi,
    larmes fraiches dans l’ombre,

Masquent les emprises de l’autoroute et
de la ligne ferroviaire à grande vitesse, 
    saignées encore silencieuses, un peu,
    tranchées qui se remplissent, 
ablation ; plus précisément résection : 
   l’espace n’est pas contiguë à lui- même – 
   un no man’s land, infranchissable,

Sous les collines neigeuses du matin d’août, 
      il serait Laudes, 
si je n’étais pas seul. 


Laudes : seconde des Heures canoniales, qui suit Matines,
composée de psaumes
et de cantiques à la louange de Dieu.
De Laudes, louanges.

une feuille une lame


Marcher la nuit,
jusqu’à permuter –

D’elle, le don de sa chair labile,  immédiat,
l’état en lequel elle se transmue afin que nous puissions

nous apparaître,

Moi-même divisé entre le poids léger de mes pas
et l’oscillation devenue imperceptible de mon corps,

j’absorbe les amples revers de son souffle,

Sensation de mon corps,
délié du poids, libéré de l’effort,
pas après pas ;
mon corps éprouvé hors de moi : devenu aussi simple que la nuit, semblable à elle – qui reconnaitrait sa forme, sa présence ?

Maintenant apparenté à
sa matière tangible, aérienne, sonore

Rien ne nous oppose sa force, ni une quelconque résistance,

Nuit, sa propre respiration passée dans les mouvements de mon corps – fondue en lui,

large, infinie, tangible,
insinuée, nébuleuse,
battant par
les yeux, les poumons, les muscles, la salive,

Grande bruissante !

Jusqu’à notre lente dissolution réciproque,
notre appariement scellé :

je peux dire
notre chair,

enfin atteinte

Je n’ai cessé d’avoir ce mot – chair –   
à l’esprit  chaque fois désirant
entamer la nuit,

(à chaque fois, est venue ou s’est refusée la nuit en laquelle être respiré)

Chair pour la feuille dont la lame est si mince.

Et
qui tient cette autre feuille aux bords entiers,
sans doute lancéolée,
haute comme une porte
ou une épaule,
quels doigts en font pivoter le pétiole ?

De quel côté sommes-nous
l’un et l’autre,
dans la chair incessamment
rescindée, renaissante ?


.

2/5 septembre 2026

Douze stations jusqu’au Monte della Croce

1.
Marcher lentement durant la montée –
je pense : un balancement du corps ;
je pense : il n’y a pas de lexique pour cet acte : l’effort extérieur,
la sensation du corps devant mesurer sa dépense, légèrement entravé.

Ressentant une familière résistance, je me dis mon coeur indiscipliné,
pour l’impossibilité de dompter mon corps ;
il est rétif à toute répétition.

2.
Sur le chemin, des touffes herbes asséchées ressemblent
à l’aile décomposée d’un oiseau.

Les oyats aux épis lumineux vus de loin,
ensemble si légèrement ondulent, impondérables –
s’il était une neige d’or pâle coulant à leur têtes, ou bien s’évaporant. 

Les pierres roulent sous les pieds ; attendent ; elles sont blanches
et noires : l’ombre est fixée à certaines de leurs faces.

3.
L’étagement des collines aux sommets larges, nus et ronds ;
toutes rebondies.

Une longue étoffe face à nous, pierreuse, s’élevant sans bris ni faille.
Tu me parles de vagues ; j’imagine leur profil, devant nous superposées
dans une suite de courbes, comme les lignes d’un dessin.

Tu les comptes. Tu me dis : « Cinq lignes en dessous des sommets. »

4.
L’envie est dans l’instant de s’écouler en leurs rondeurs, leurs creux –
ils sont tous apparents, à peine obscurcis : être soi-même
une ombre liquide ;
glisser par tous les sentiers, se ramifier :
au même moment, depuis le même point de vue,
les doigts se divisent, les bras se tendent ; les yeux parcourent
la trame des fils courant à tous les flancs.
Ils sont tirés depuis le visage. 
  
Je te regarde : en marchant, tu écartes les bras, tu chantes. Je t’écoute.

5.
Allongé, je contemple le passage des nuages, si rapide,
l’ombre immense sur les champs, les piémonts,
comme l’ire d’un dieu impatient dans les mouvements de l’herbe,
retournant les pierres, se jetant sur les roches saillantes,
ou le frayage d’une bête aveugle, ou
le passage la main sur la courbe d’un corps insensible ;
elle se dissout, perd sa forme de main ;
se reforme dans l’instant, à peine plus haut

6.
Tel un linge posé sur le visage,
afin que s’impriment les traits de l’ombre –
tourné vers nos yeux : l’herbe, les églantiers, le nerprun,
les pierriers,
d’autres arbres épars, les roches, toutes proéminentes,
des collines –
chairs silencieuses, majestueuses.

7.
La puissance du vent sur les hauteurs –
leurs vastes rondeurs steppiques –
s’allonger n’y change rien – le vent si fort,
comme le temps passerait brusquement d’un instant à l’autre,
le vent aussi immatériel et violent
que le temps  (le temps dans ses élans,
ses heurts, ses voltes.)

8.
Toi aussi, mon frère le vent, au souffle perpétuellement désaccordé,
incapable de compter, te mesurer – te décompter à toi-même.
« Loué sois-tu, mon Seigneur, pour frère Vent, et pour l’air et
pour les nuages, pour l’azur calme et tous les temps :
grâce à eux tu maintiens en vie toutes les créatures.» *

9.
Se peut-il qu’un nuage blanc aussi lumineux, aussi angélique soit
aussi inquiétant en sa forme ? Je vois un relief abrupt ;
les franges ensoleillés, dénouées, bientôt fondues – pure lumière ;
les falaises blanches qui le délimitent, le compriment, des strates d’air
et d’eau gelée ; quelle grande faute que j’ai oubliée, qu’il me montre,
en pleine lumière ?

10.
Le chant de la caille des blés : petites bulles d’eau dans son gosier,
qu’elle fait glousser dans son bec. Elle se tait à notre passage.
Grincements pour les hirondelles.
Le chant infatigable des fauvettes, noires et blanches.

11.
Sur le sommet planté d’une croix,
dans l’axe d’une première branche,
au loin distinctement – s’alignent les deux vestiges que
nous sommes venus contempler,
que trop près nous ne pouvions voir entiers, séparés.
Dans l’axe de l’autre branche, le village d’où nous sommes venus,
derrière d’autres sommets. Il faudrait désirer être fixés ici,
ne plus bouger de ce crâne herbu.

12.
L’ombre des nuages se déchire sur le sol, sous le ciel entrouvert.
Les sommets apparaissent plus nus, plus rudes, âpres, gris,
tourmentés.
Leurs fronts sévères infiniment, ridés, infiniment précis, lointains, inaccessibles.
Une surrection de la roche en elle-même.
Liant les cimes au regard, l’image d’un éclair

Abruzzes. Rocca Calascio

.Sommet de la Croix
.« Mon cœur indiscipliné » : David Copperfield, Charles Dickens
* Cantique des créatures. François d’Assise.