Des Vêpres de la Toussaint

L’église est enfermée dans sa lumière grise,
dans une nasse étroite et verticale ;

la fraîcheur s’est insinuée, emplie de l’odeur de l’encens,
de chuchotements, des grincements des bancs précautionneusement occupés,
pour des dérangements incessants,  du souffle lent et inquiétant de l’harmonium :

vers quelles portes ses accords nous conduisent-ils –
celles de la honte et de la crainte ?

Jour des Morts, interminables Vêpres.

Si je suis là, pas même pas une punition,
plutôt une mesure d’éloignement, banale,
rien de religieux, m’imposer de l’ennui, une tâche comme une autre.

Les parents ont pris le temps de m’accompagner jusqu’au seuil du cimetière
pour m’effacer un temps.

Installé sur un banc, au bras sud du transept, dans l’enclos des hommes :
ils sont devant moi, dans leurs tenues grises, noires ou bleues (malgré moi je rapproche ce bleu-gris de celui des Motobécane des ouvriers-paysans du village), 
vestes vues de dos, même vêtement, vêture commune, trame et décor
sur lesquels se distinguent postures et contenances, dans une manière d’unisson
et de discordances ; ils forment un mur, selon la hiérarchie de l’âge,
nous reléguant, les garçons, au seuil de l’ombre, dociles, dans l’ignorance
et l’obscurité des gestes et des paroles du rite.

Sous la croisée presque, à droite de l’autel, s’étend, comme monté d’un puits,
le son de l’harmonium. Aspiration des notes (bruit de la faible percussion
des doigts sur le clavier) qui reviennent en accords, lents, simples,
flotter indifférents au-dessus des voix résignées, impalpables et charnelles
des femmes, s’en séparer, se défont.

Et ces voix des femmes !
Ensemble chanter leur donne à elles-mêmes, le droit à se plaindre,
chantres de leurs douleurs tues, de leurs sentiments niés
et de leur chair assujettie –
ô cette déploration fervente adressée au corps dénudé
du grand Crucifié de bois peint,
dénudant leurs voix tremblantes au tison  de Sa Passion :
comme cela est présent, me paraît trouble, étrange…

Et cette tresse sonore : accablée et nasillarde, aiguë, dominante,
si traînante et obsédante que je ne sais si les hommes chantent…

Vient le moment de la récitation des morts,
l’énumération des noms, prénoms, date de décès à l’âge de …
des défunts de l’année,
à chacune des citations succédant de courtes litanies,
récitées sur un ton plus grave,
avalées presque, par quelques femmes, qui tiennent le privilège
de proférer ces formules brouillées.

Ce recensement, c’est pour moi, l’intérêt (et le plaisir conscient)
de la cérémonie à laquelle je dois assister chaque année.
Car c’est bien un compte :

je compare les sonorités des noms, l’originalité des prénoms,
apprécie les écarts entre les âges, quel est le plus jeune, quel était le plus âgé…

Les voilà revenus, êtres différentiels, abstraits,
partagés entre les chiffres et les noms prononcés à voix basse.

Bien plus tard, je viendrai ivre parler la nuit,
à ces mêmes morts, dans cet enclos-là,
qui ne seront pas les mêmes.

Octobre 2020