Vers Complies : Silence

                Tout ce qui vit dans sa disparition
                demeure soi-même
                et ne s’égare jamais.
               
Inger Christensen,
                La vallée des papillons, XIV.




Signes de la main pour demander le pain, ne pas être resservi, accepter le vin, merci par les lèvres remuées,

Le silence, un fil
continûment tiré, et ajusté,

passé entre tous,
patiemment, sans effort –

Un visage apparaît
devant moi, au bout d’une table,

derrière les visages proches,
les épaules, les dos,

Souriant –
lentement, pleinement éclairé –

Pourquoi cette joie
l’apercevant ?

Comme l’eau remuée sous la lumière,
versant un reflet soudain sur les mains,
la forme jaillie mouvante,
saisie dans le silence,

Me faisant face –

Un instant de silence plus grand,
une plus grande retenue
– légère, légère,

Le regard retourné vers lui-même,
sans perdre la lumière –

et le temps
de saisir ma propre vision en moi,

le visage s’est tourné, le reflet dissout,

En vain ayant cherché
l’instant premier – perdu :
la sensation reçue, pure,

inexpugnable
en sa question,

un nœud serré, un rai de lumière derrière la porte –

Pourquoi cette joie ?


Plus tard je pense :

Existe-t-elle cette chose qui résiste –
cette longue racine – qui ne peut être vue ?

Il existe ce chemin par lequel je peux revenir, parfois, à la sensation première :
par le souvenir du dérangement, de la pression et de la saveur
ensemble du corps et de l’esprit –

Ou bien avais-je oublié,
ou éloigné de moi,
la joie – pure –
sauvage – vierge –

presque dépourvue de langage –

montée toute entière,
en la demeure entière de l’âme –
par les yeux ?


Mazille, un soir d’août 26. Rezé, 2 /25 septembre 26. Photos : agp. Chapelle de Vaux.

Seul à Laudes


     Ce chemin en sortant du monastère,
je choisis à main droite,      
    la longue pente sous le berceau des    arbres et des ronciers
    qui se sont joints en un arc parfait au-dessus de l’allée ;
    de l’autre côté, une route étroite, des champs,
    les troupeaux enclos et le fourrage ; une vue
    à laquelle sera semblable sans doute,     celle que je trouverai ;
    à cause des collines plus hautes qui nous entourent,
    où que l’on soit.

Un faufil au faîte des versants,
qui les maintient serrés, un peu ; 
de part et d’autre, les champs sont géométriquement
délimités par des haies vives (taillis, arbres)
    assez épaisses pour contenir d’autres sentiers : 
    on le voit en contrebas : 
    une fois suffisamment éloigné, 
    ou la seconde fois que l’on a traversé ces collines,

des angles droits, des lignes, comme si les champs
se superposaient ;
    on devine le départ d’un sentier : 
    les sillons longeant une haie     s’interrompent 
    à l’extrémité d’une pâture 
    devant un taillis plus large, 
    plus sombre, 


Les périmètres des champs sont comme des frontières
sur une carte relevée,
    des frontières denses, des refuges, 
    angles, lignes qui sont
    des passages sur les côtés, 

Leurs surfaces sont rugueuses et
tendres, également pelées et
lumineuses : 
    herbes rases, chaumes, épis étêtés,
    prairies chaudes, herbages cassants.

Le don de la chaleur, de l’oubli.
Le don de la sècheresse qui révèle 

les mêmes états, partout,   
    une même étendue sans bord,
    posée sur les pentes aux fronces grossières ;
    (ne devrais-je pas dire en-dessous ?)

secs et drus, chatoyants et presque blancs,
    la terre en ses ors, 


Les arbres, les ronces, les hautes friches et au loin  
la brume matinale – 
    suspendue, blanche comme une laine précieuse,
    foulée sur les collines,
    et au-dessus des herbes ;
    comme la rosée déposée partout autour de moi,
    larmes fraiches dans l’ombre,

Masquent les emprises de l’autoroute et
de la ligne ferroviaire à grande vitesse, 
    saignées encore silencieuses, un peu,
    tranchées qui se remplissent, 
ablation ; plus précisément résection : 
   l’espace n’est pas contiguë à lui- même – 
   un no man’s land, infranchissable,

Sous les collines neigeuses du matin d’août, 
      il serait Laudes, 
si je n’étais pas seul. 


Laudes : seconde des Heures canoniales, qui suit Matines,
composée de psaumes
et de cantiques à la louange de Dieu.
De Laudes, louanges.