L’attente, à Rome

Dans le parc désert autour de midi
l’herbe est sèche –
est elle cassante ? 
la terre couleur de pierre, crue, os –

D’où vient cette douceur ?

Les ombres des feuillages se posent sur  les statues,
comme fontaines autour d’elles,
à terre, les ombres se rejoignent :
lambeaux, laines foulées entre elles, 
clarté des jours à même le sol, comme sable,
l’ombre est gardée entre les arbres –
pins parasols, troncs étirés par saccades,
soulevant leurs ombelles, vives, claires –
cyprès, ifs, flammes raides, indifférentes –
palmiers, cèdres, chênes verts :

La canopée dessine une carte, l’ombre est rivière, îles, crue,

Les perruches volent comme des diamants, 
leurs cris rayent le ciel, 
elles volent par deux, prolifèrent,

Giardini secchi, jardins secs –
la couleur de l’herbe est celle de l’enduit jaune des façades

Douceur à cause de l’attente ;   
elle sera si longue avant de partir,
à cause, tout autour, de la couleur d’une chair tendre,
une couleur presque mate de fruit :
celle des murs, devinée derrière les feuillages,
entre les troncs ébranchés jusqu’aux épaules
(rugueux, sillons, grands squames) –
à cause de celle du ciel, soyeux, sans ride,
légèrement posé, légèrement soulevé,
légèrement lumineux et douloureux.


Ou bien est-ce parce que je me demande si je sais 
Pourquoi je suis venu ici, à Rome – ou feins de l’ignorer,
ou bien parce que j’apprends sans heurt dans l’instant
que je l’ignore,
que je l’ignorais depuis le départ ?

Je suis venu ici pour une raison oubliée,  
Malgré mon désir.

La marche recommence chaque matin ; 
étranger à l’agitation majeure de la ville,    
eccomi – me voilà – embarrassé, ignorant :

tout fait signe et demeure étranger –
impénétrable – doit le rester.

Dans le cratère de la ville marcher extra muros,
sans autre mesure que le champ d’un aimant lointain,
(Les trois premiers jours, il n’y avait ni ombre ni soleil,
seulement la chaleur coupante du ciel, une vapeur pesante.
Sans ombre, la ville s’exposait nue,
crue et sévère, dans ses couleurs obsédantes :
ocre, jaune, brique, gris ;
verts les seules têtes des pins parasols,
les flancs des cyprès)

ayant cherché en elle, 
ayant dû extraire d’elle – purement,
après la première et incertaine impulsion du désir, 
ce  qu’elle m’a donné,

Assis sur ce banc, serein – il est midi passé ;
n’attendant rien, je saurai ce qui est venu,

je l’ai vite su :
c’est après que je pourrai le dire

Parco della Villa Celimontana. Juin 2024

Divination

I.
Marchant vers deux lacs,
que j’imagine enfouis, à une distance que j’ignore,
devinant la forme des collines
A la manière dont elles sont assemblées
autour d’eux,

telle la main lorsqu’elle éprouve
le plaisir d’être guidée par des courbes successives –
et l’esprit, la sensation du corps soulevé par la caresse –
et le regard, l’inépuisable ondulation
où chuter et se lancer – leur  battement.

Marchant dans la divination du plaisir à venir,
conduits à présent à l’exact alignement :

Le seuil lointain abaissé, la forme du passage apparue :
roches sur le sommet, en un sombre déchirement, indistinctes –
le seuil ouvert, la plaine.

Une eau large, très lentement remuée, glissée jusqu’à nous,
qui se recourbe –

À présent nous voilà tirés vers le seuil là-haut,
privés de poids ;
l’herbe fuit devant nous,
entrainés, comme dans une barque halée –

les bords de la vallée s’écartent doucement ;
montés à ses flancs, parmi chaumes et chardons,
creusés par les sabots des bêtes –
(nous y posons nos pas)
j’imagine en regardant

la courbe large du synclinal

Qu’il doit exister une ligne par laquelle
pourrait passer le fil d’un ruisseau :
une couture légère, sinueuse, exacte – un trait équidistant –
de sorte qu’elle partage la vallée tout son long en deux parties égales

Parmi les troupeaux : bêtes éparses, nombreuses –
indifférentes ; les plus proches lèvent brièvement
leurs mufles interrogants vers nous.

Le souffle des herbes ensemble jusqu’à nos mains,
nous-mêmes nous hissant jusqu’au pas, 
notre barque emplie de l’eau qui la berce ;
vagues montées les unes sur les autres qui nous portent.

Le chemin s’étrécit au nœud  du sentier, tourné  vers le sommet.

Nous sommes et la barque et l’eau indistinctement

et la vallée dont nous avons gagné la passe
est eau et barque indistinctement.

II.
Une grange cistercienne, au sommet – les pierres disposées –
grises, de couleur semblable à celle des parois
des grands sommets, apparus.

Nous occupons l’espace vide, comme en un jeu,
posant  nos mains sur les pans de mur les plus hauts,
les façades ébauchées.

Je ne sais plus : sommes-nous montés, sommes-nous descendus –
me souvenant de notre bercement, des pentes nues, rauques ;
de l’espace élargi ; de chants d’oiseaux –
signes à présent perdus – à quelle page ?
de collines rondes, ajustées selon une opulence telle,
réservée au seul marcheur :

Rebonds, coulées, voltes ; dérives parmi les fruits ;
piémonts indistincts du chemin ;
frôler un corps, virer au près pour un autre à suivre.

Une voie tendue, exclusive, vers

Les deux étendues d’eau successives,
une distance légère entre eux : 
deux cercles sur lesquels l’eau semble reposer, 
sans profondeur,

Offrandes faites aux bêtes qui demeurent pareillement
étrangement silencieuses,

Qui se sont alignées au-dessus de l’eau, en lignes parallèles,
suivant une topologie connue d’elles seules –
sphinges rouges et grises, si nombreuses, captives
qui attendent de notre bouche
la question à laquelle elles brûlent de répondre.

Italia. Abbruzo. Grangia cistercense di Santa Maria del Monte

Ariège 

Fougères

Plénitude de l’eau montée, haute vasque,

versants et vaste vallon enveloppés de fougères, que traverse le sentier,

Vertes, vertes !

Vision approchée des yeux (poser d’un oiseau)

que je puisse voir

chaque fronde, les pennes de chaque limbe, les crosses,

les formes semblables à toutes distances : chaque feuille distincte dans la foison,    les cils dans la masse mouvante – la vague multipliée,

la palme entière dans la pleine ondulation de toutes, qui s’agitent dans l’ample champ uniforme : une levée douce, et fixe,

Offrande jaillissante des feuilles.
Assaut flexible.

Lenteur, verdeur ondoyante !

Odeur verte des fougères, odeur de terre sucrée, d’herbe fraîchement coupée. Odeur légère, masquée, comme une fleur pudique derrière le voile immobile.

Ce pourrait être une sylve – l’échelle de crue retirée, la vision venue vers nous inchangée : troncs, branches, cils

Genêts

Nous entendons un crépitement continu.
Nous faisons longuement silence.
Tu me dis :  “ C’est le bruit des cosses de genêts, elles éclatent, jettent leurs graines, qui se dispersent.”

Fraîcheur

Le long du chemin, des amas de roches couverts de ronces, de mousses, de  fougères. Tu t’en approches. Tu me fais  signe : “ Viens près de moi. L’air passe par ces roches. Il est frais. Penche-toi… D’où vient-il ? ”

Plusieurs fois, cette fraîcheur, profonde, ce souffle exhalé.

Ventre

Plus loin, j’entends le bruit de l’eau qui sourd sous les herbes, dans le haut versant, ou proche de mes pas. Parfois l’eau s’égoutte jusqu’au sentier. Pourquoi penser au poids de la montagne ? Plutôt dire : un bruit sourd, lointain, comme venu d’un ventre.

Qui respire, qui se nourrit ?

Ombres

Un arbre seul dressé devant la montagne qui nous fait face de l’autre côté de la vallée : parois nues, rêches, ridées ; seules quelques plaques de végétaux y sont accrochées. Ubac où nous sommes, Adret en face. L’ombre de l’arbre semble projetée sur la paroi de la montagne : une tache verte, très sombre suspendue à ses flancs. Nous sommes debout, dans la mire exacte du soleil. Nos ombres s’allongent devant nous. Fin d’après-midi : nos ombres et l’ombre de l’arbre sont l’aiguille d’un cadran solaire.


Rivière

Les eaux jaillissent des flancs. Chutent ou glissent sans se dissocier de la terre, des roches : un fil tendu, transparent, tressé par lui-même, insécable, une ligne brisée par tous reliefs.

L’eau en courbes ininterrompues, inachevées, appariée à la terre, à elle soumise, d’elle affranchie.

Les eaux s’abaissent, courent, se multiplient. Se joignent.

Tresses. Reflets des pierres dans la vasque. Fixité du miroir posé dans l’auge provisoire des roches. Feuilles de verre.  Souffle tendu entre toutes pentes, tous obstacles.

Rivières, lacs en lesquels vous êtes imperceptiblement pris et dépris : une autre géographie que celle de vos pas.

Coulées vous irriguant de leur chant sans mètre : toutes choses sont pourtant dites par lui et votre corps est drainé par la chute de l’eau.

Ubiquité de l’eau dans la direction unique qu’elle prend. Vous l’ignorerez à jamais ; une pente béante la conduit.

L’esprit tendu, vous puisez des noms à lui donner : sa teneur, ses couleurs, ses états empreints par les mouvements du sol  (cascade, gouffre, gorges, torrent, étangs…) Qui presse qui  ?

Eaux traversant légères, la masse verte, eaux fusant, étreintes dans l’étau de la roche,

état aérien du verre en fusion, élan pur, fonte et flamme continues, incessamment renouvelées – ô lumière fumante de l’eau.*

Lacs en lesquels vous êtes pris et dépris. Géographie essentiellement aérienne de l’eau : la phrase qu’elle poursuit.

Foudre

Passage d’un col.
La route descend en sinuant entre des arbres. Devant, un sommet nous domine. Ses pentes plongent vers les vallées, toutes ici, étroites et profondes. Atteindront-elles, plus obscures que leurs propres assises, dans le resserrement le plus grand, l’ultime sol ? Le fouilleront-elles jusqu’à la demeure du Dieu chthonien de la Foudre ?

Prairies

Pour la foison. La hauteur des herbes. Sur l’adret, les fleurs, les arbustes, les graminées, et plus haut la forêt, ont pris la place des terrasses cultivées. Je remonte la pente par le regard. Les herbes ouvrent un chemin. Elles s’allongent. Frémissent. Les pentes enherbées sont la peau d’un fruit. J’ai atteint le haut de la pente. Je la dévale en pensée, roulant sur le dos, le ventre. Je ressens à présent le frottement des herbes. Piqûres, griffures,
comme après avoir porté les foins
dans la grange haute,
la poussière dans l’herbe, les insectes, les tiges rases, hérissées
l’irritation de la peau, celle du dos,
des épaules
les rougeurs, l’inflammation,
Nos peaux écorchées.



* “Lumière fumante” : Inger Christensen. Lumière.

19/28 juillet

Soleil de la Tuscia

I.
Le soleil versé d’une main nerveuse –

d’un geste accompli à l’instant pour vous
dans l’espace sans borne ni assise.

Traversant l’expansion pure de la chaleur,
ses ressauts –
modelant la face de la terre,
implacable,

l’absence de butée, à l’infini après chaque relief aperçu,
une chute attendue – votre corps :
elle surviendra, le vide soudain.

Sur une éminence, à vitesse lente
l’idée d’une surface vient peu à peu ;
le regard parvient à se fixer, la terre
prend forme, et densité,

commencée par

la sensation d’isolement : fermes distantes,
exposées, sans ombre,
l’effort, la chaleur, l’horizon vide autour ;
bosquets sombres aux pliures du sol ; arbres seuls ;
sentiers blanchis, la craie s’est écrasée qui les a tracés –
exils sur une tôle herbue,
un dos démesurément allongé, et bosselé ;

la face du soleil à même le sol ;
autour de vous de grandes aires mouvantes –
la découpe nette d’une colline totalement rase ;
de larges champs ajointés selon leur équilibre –
retenir sa respiration –
ils sont tous moissonnés, cuisants ; dorures pelées –
de grandes toiles assoiffés ; qui marcherait là ?

II.

Mais la terre nue est noire et profonde.

Une forme de chute et d’obstination,
de course vers le vide,
la brûlure de tout le corps en son élan ;
il résiste – ensuite cède
et se relève  – je le ressens en
regardant les collines : les reliefs basculent,
se haussent : une surrection lente, tenace.

A cause de la maturation du sol,
la fertilité de cette terre sombre :
grâce aux morts,
et au feu, et à la pierre appelée nenfro.

Des fermes encore,
sous la tôle surchauffée les meules empilées,
les pneus dans la cour,
les bâtiments perpendiculaires.

Observant les pylônes et les fils électriques :
l’autre épaisseur, celle du ciel,
un calque, sa transparence –
des lignes obsessionnelles,
seules droites,
tirées depuis la mer –
une direction consciente.

Sous la lumière, l’assemblée souterraine des nécropoles.

III.
Sous la terre : l’assise des tombes
pour le banquet des morts –
demeures superposées dans les vallées de
la mort sans ombre –
dieux sans syllabes –

l’ample montée du soleil jusqu’à nous


Tuscia : terre des Étrusques.
Nenfro : roche d’origine volcanique, tuf gris peu résistant
à structure compacte, que les Étrusques ont utilisé
pour leurs sculptures.

La terre, l’eau apportée, la parole


Marchant chaque jour
le long de la longue allée
regardant les plantes :

celles qui ont séché
feuilles brunies par le soleil
celles dont les tiges alourdies
se sont courbées, elles étaient si droites,
des inflorescences profuses
comme des yeux –
la poussée
la fleuraison
le dépérissement,

Me rappeler comme en rêve,
le plaisir pris à les planter :
un passé proche, entre mars et juin,
fleurs, plantes, à chacune
j’ai parlé avec les doigts dans la terre
et les  gestes des mains nues creusant,
redressant les tiges, tassant la terre –
signes répétés autour d’elles,
reflets de leur forme à venir,

La terre, l’eau apportée et la parole.

La force tirée d’elles pour croître,
puisant le sol et le soleil.

Ce jour, je ne les ai pas regardées
elles soudainement, si brièvement
si légèrement devenues 
les signes altérés
du temps passé avec elles –
d’elles a émané
– elles ont vibré sans bouger –
ce trouble : j’ai vacillé –
un poids, un nuage sombre,

En quel endroit du corps
cette douleur lointaine,
le cœur le ventre la gorge ?

Témoins transformés de ce qui n’est plus :
la dépense lente des forces,
les gestes et la suite des gestes, leur étirement 
dans le temps, la minutie des soins,
les transports de la terre et de l’eau,
la sueur, les doigts enfoncés sans protection
dans la terre, les outils
rassemblés incomplètement, la taille,
les griffures,
le discours à chaque plantation
les mots  prononcés retournés avec la terre,

L’image flotte en moi – vapeur,
je me vois
hors-sol penché, courbé, accroupi  –

hors-temps entre ces jours et l’instant présent
auquel la chose est parvenue
à se formuler – une butée,

Je suis 
je serai 
effacé par chacune des plantes
que j’ai fait croître,

C’est un battement du cœur
hors de moi,
le sang m’est pris
pour elles :
que se passera-t-il après l’ultime
jet ?


Juin et juillet 2026.
Photos AGP, Museo delle Erbe, Sansepolcro.

égal à l’herbe

L’herbe tiède, son souffle élevé jusqu’à mon visage, la main posée sur elle ; en recueillir l’odeur, la paume retournée vers le ciel – exprimée de si loin, si précise, si proche,

Prés, chaleur, meules,

Marcher, s’allonger, porter,

A nu le corps, devant l’épreuve – devant l’herbe, les foins, la brosse des chaumes,

Le silence qui doit être fait pour

devenir égal à l’herbe

comme en l’instant précédant le poser des doigts sur votre peau, la chaleur reçue, le corps ne se défend pas –

Tiédeur de l’herbe en toutes les fibres de votre corps ; les limbes se courbent, toutes prises sous votre souffle – les herbes du ventre remuent, la sève chaude, les crosses se déroulent – brins de mémoire sans passé ; mis à nu, le temps s’enfuit :demeure la chaleur présente de tout le corps – l’effort, le repos…

Ici les parterres sont pelés, l’herbe fanée – ici l’herbe coupée, sueur sucrée, menthe, expiration des feuilles sectionnées : quels mots pour chaque herbe, toutes blessées dans la foison, et fixer les détails que je ne vois pas encore ?

L’arbre roux

Ciel étincelant pur verre soufflé dans
les bruits de sa fusion de sa combustion

Cris des corneilles des pigeons s’élevant,
gravier frôlant le ciel, leurs ailes ne peuvent fondre

Cassantes l’herbe et les feuilles courbes

Les arbres retiennent leur respiration
les ramures terminales écartent la lumière                

Devant nous quelques arbres dans l’instant violent de leur incendie
devant nous interrompu
l’incendie blanc de l’arbre devant le ciel blanc
images surexposées de l’arbre dans la flamme :
torche imprenable dans le dessin de sa hanche,
flamme entière à la place du ciel entier,
avant leur disparition conjuguée –
effacés l’un dans l’autre dans une image dernière.
Nous ne nous étions pas retournés –
Derrière nous, le buisson ardent et muet –
L’apprêt d’un ultime cri d’angoisse – resté accroché dans la gorge

Penser le Feu en soi :
Serai-je l’écorce consumée,
l’Aubier adonné au feu, toutes fibres délacées –
ou, boiteuse et lascive, par hautes lignes souples
coulant le long des fibres passives, la Flamme ?
Il me faut ce cœur consentant et la matière ignifère (elle l’ignore !)
pour que mon propre cœur excédé
tressaille et se répande.

Les chênes sans bruit grincent dans leurs ombres :
fils invisibles d’étoffes grises,
ajourées de cendres et de grains de poussière

Ici, l’arbre entier, roux
est resté droit ;
contourner ses bras invaincus et raides :
arbre en train de mourir, brandissant à ses bois nus,
de raides plumets d’étoupe rousse et de feu mort

Maremma, Toscana, 2020/ 2024

Calice

little poppies, little hell flames,
Do you do no harm ?
…
A mouth just bloodied.
Little bloody skirts !
Poppies  in July
Sylvia Plath

Paupières closes face au soleil,
T’es-tu frotté les yeux avec les poings ?
un papillon apparaît dans le vitrail de ses ailes –
le vitrail est rouge –
il ruisselle de loin comme un feu ou la braise,
ou bien le sang.

Soleil sous la terre pour l’apparition des coquelicots –
quatre pétales rouge vif, vif –
si vif que tu ne peux penser qu’à la mort –
l’œil saigne, ne comprend pas ta pensée de mort…

Ils sont légions : regarde un seul d’entre eux,
vois l’œil unique : quatre simples pétales soigneusement cousues,
grandes ouvertes pour recueillir la lumière
– pure innocence –

Je ne connais pas le vocable exact ; il est inutile :
ils ne se sont ni dispersés ni disséminés, 
qui ouvrent leur  œil tendre – sanglant  et lumineux vers le ciel –
calice de soie, à peine froissée,

Sous terre, sais-tu comme le sang se répand au printemps ?

L’injection nocturne du sang – 
le vitrail dont les chemins de plomb  se sont brisés :
la couleur se répand ;
sous la plaine, le reflet nocturne d’un lac de sang
sous terre, l’attente du premier soleil,


Comprends, ils luttent pour chaque acre, pour percer la terre,
tous au même moment,
déchirer la chair qui les enveloppe, lui soustraire sa couleur.

Vois : les coquelicots s’allongent à chaque creux,
ont gagné chaque bosse, chaque pli,
parmi les fleurs de lin  les fleurs de lentilles,
les blés aux dorures pâles, si passifs : la forme du vent les brasse,
leur apprend à se mouvoir ensemble,
se caresser,

Au cœur de mon Eden :
l’immense marqueterie végétale
qui recouvre l’altiplaine, une infinité de lames parallèles ;
la division savante et légère du sol,
d’étroites et indénombrables parcelles
que leurs couleurs distinguent seules,
recueillant la vie qui s’entête, réapparait : gentianes avoine
marguerites  bouillon-blanc  narcisses digitales,
avec l’orge, les blés, les lentilles, les pois.

Toute vie ne s’expose que partiellement
– si présente, si foisonnante,
à peine visible,
le sang retiré,

Après la récolte – la fauche de mi-juillet, les fleurs sauvages
sont roulées avec toutes les herbes
dans la meule – roundballs

La peau là-bas est arrachée –
elle ne peut cacher sa fleur – blanche et verte,

J’ai déjà remarqué :
tu dis « coquelicot »
en détachant les quatre syllabes,
une par pétale.

Luglio 2024, Umbria, altipiano di Castelluccio di Norcia

les blés sont la lumière


Les blés sont la lumière
posée, une toison sèche,

de loin une immense laine dorée,
épaisse comme une respiration –

le corps est soulevé et le souffle retenu
de la terre ample, dorée, pleine

comme la main passée sur la terre allongée
sans repos,

tendue aux quatre points cardinaux,
exposant les saillies, les creux, les sillons

d’un corps trop vaste
pour être figuré,

et devant soi, se présentent d’immenses aplats,
immobiles, sans obstacle.

Têtes égales et fondues – tiges droites, une légion
flexible – pelage rêche, pâle et ondoyant,

une multitude d’épis encore immatures,
de mèches claires,

faisceaux de graines tendres apportant
une lumière rase, et si large,

Percevoir que l’horizon s’arrondit, au loin :
derrière les vastes plans,

l’aveugle invasion géométrique,

les arbres semblent s’enfoncer,
les sommets s’adoucir, repoussés

au-dessus des blés

Morbihan, 20/26 juin.

Sur Youtube :

les blés sont presque rouges


Je crois connaître par cœur cette campagne,
à l’automne démembrée :
terre vaine, fertile, soumise, épuisée,

Terre ce dernier soir avant le solstice d’été
engrossée –

les blés sont presque rouges, en ondulation lente –

je dis rouge (le vent est absent) pour la couleur sans nom,
pour déraciner le mot qui ne vient pas
(comment rendre cette couleur qui ternit, ni ambre, ni miel ?)

C’est l’instant précis d’une tension,
d’un débordement :
une surabondance faite pourtant de peu de choses,
un lien intérieur entre les choses dehors (le “paysage”),
un rapport entre les masses, les plans, et
la répartition de la lumière :

j’aimerais la voir en la vision que je cherche à restituer,
sa montée, et son versement précis…

Je m’approche en pensant aux rangées de blés,
à la terre sombre de laquelle s’élèvent les tiges,
à une ombre rase et étroite entre les plants –
à l’ombre hérissée,
aux fils infinis de l’ombre tendus entre les tiges.

Dans mon cœur, cet état commencé par le silence :
être soulevé du dehors –
ayant surpris les choses un instant se réajuster :
un mouvement décelant les jours entre les masses,

les blés sont presque rouges,
quatre mots pour forer,

pour l’écart à retrouver


19 /22 juin 26. Saint-Léry, Morbihan.