



Je m’allonge dans l’herbe, sur la pente de la colline ; position incommode : une branche, une pierre, j’ignore, sous mon dos forme une bosse,
Il n’y a pas de lien présent entre la gêne et ma conscience.
Les mouches ne cessent de bruire, fusent au ras de mes oreilles en lignes discontinues :
ourlets entre l’air et la peau,
L’herbe est épaisse, large haute – elle n’a jamais été fauchée : plantain qu’on ne peut écraser, fétuques courbées au-dessus de mes yeux, avoines folles, ailettes fixées au sol,
La bosse sous le dos, au-dessus des reins : je ne puis faire l’effort de faire cesser cette gêne, de m’arranger autrement.
Il m’est tout également impossible de me dévêtir après la marche ; je demeure en l’état – déposé là, assis, immobile, malgré moi, sans moi ; sueur, perles, leur goût de sel – vêtements collés, chaussures lourdes.
Ou encore : lisant, la tête sur l’accoudoir, il est trop bas, les bras levés, se sont engourdis :
Impossible de vouloir.
Les mouches se posent pour mon odeur et le goût du sang…
Mon immobilité, sur l’herbe, comme si j’étais abandonné là, sans muscles, ni sens, ne servant à rien, à personne,
Comme attendre ce qui ne peut venir – figé, aux aguets – qui ne viendra jamais ; que j’espère sans savoir ce que c’est.
La pression, l’immobilité, la conscience d’être entouré d’un corps inerte et l’entrave invisible qu’il subit font partie de mon corps (jusqu’au moment où je décide de bouger.)
Sans doute est-il inconcevable que je puisse supporter l’accumulation des mouches sur ma peau nue,
Mon corps ignore la limite à partir de laquelle il reste lui-même au-delà de lui – ou demeure inchangé, ainsi contenu, comme en apnée – ni jusqu’à quel point il pourrait être encore plus passif ;
Qu’est ce qui pourrait le faire bouger ?Qu’attend-il, dans cette dépendance, cet engourdissement, qui le délivrerait de ce rappel :
L’écho lointain (le souvenir asséché de cet écho) de la sidération ?
… Visage, cou, bras, cuisses, jambes, mains, elles se posent, disparaissent…
Je le sais : ce n’est pas simplement désirer m’allonger à mon aise –
mais un autre désir, survenu lors d’une sorte de vie antérieure – d’un état antérieur à la vie.
Je sais de quoi il en retourne – ce n’est pas enfoui, c’est dans un caveau ; je l’ai refermé (j’ai assez vu ce qu’il y a dedans.)
… leurs posers indiscrets, leur façon de plonger leur trompe liquide, de m’aspirer, de me frôler de leurs pattes irréelles ; elles m’ignorent ; je les chasse ou les regarde s’affairer, revenir, les yeux rougis ; elles frottent leurs pattes antérieures pour en maintenir la propreté, la grande sensibilité.
L’herbe se redressera après moi, que j’ai écrasée.



Été 2024