1. Marcher lentement durant la montée – je pense : un balancement du corps ; je pense : il n’y a pas de lexique pour cet acte : l’effort extérieur, la sensation du corps devant mesurer sa dépense, légèrement entravé.
Ressentant une familière résistance, je me dis mon coeur indiscipliné, pour l’impossibilité de dompter mon corps ; il est rétif à toute répétition.
2. Sur le chemin, des touffes herbes asséchées ressemblent à l’aile décomposée d’un oiseau.
Les oyats aux épis lumineux vus de loin, ensemble si légèrement ondulent, impondérables – s’il était une neige d’or pâle coulant à leur têtes, ou bien s’évaporant.
Les pierres roulent sous les pieds ; attendent ; elles sont blanches et noires : l’ombre est fixée à certaines de leurs faces.
3. L’étagement des collines aux sommets larges, nus et ronds ; toutes rebondies.
Une longue étoffe face à nous, pierreuse, s’élevant sans bris ni faille. Tu me parles de vagues ; j’imagine leur profil, devant nous superposées dans une suite de courbes, comme les lignes d’un dessin.
Tu les comptes. Tu me dis : « Cinq lignes en dessous des sommets. »
4. L’envie est dans l’instant de s’écouler en leurs rondeurs, leurs creux – ils sont tous apparents, à peine obscurcis : être soi-même une ombre liquide ; glisser par tous les sentiers, se ramifier : au même moment, depuis le même point de vue, les doigts se divisent, les bras se tendent ; les yeux parcourent la trame des fils courant à tous les flancs. Ils sont tirés depuis le visage.
Je te regarde : en marchant, tu écartes les bras, tu chantes. Je t’écoute.
5. Allongé, je contemple le passage des nuages, si rapide, l’ombre immense sur les champs, les piémonts, comme l’ire d’un dieu impatient dans les mouvements de l’herbe, retournant les pierres, se jetant sur les roches saillantes, ou le frayage d’une bête aveugle, ou le passage la main sur la courbe d’un corps insensible ; elle se dissout, perd sa forme de main ; se reforme dans l’instant, à peine plus haut
6. Tel un linge posé sur le visage, afin que s’impriment les traits de l’ombre – tourné vers nos yeux : l’herbe, les églantiers, le nerprun, les pierriers, d’autres arbres épars, les roches, toutes proéminentes, des collines – chairs silencieuses, majestueuses.
7. La puissance du vent sur les hauteurs – leurs vastes rondeurs steppiques – s’allonger n’y change rien – le vent si fort, comme le temps passerait brusquement d’un instant à l’autre, le vent aussi immatériel et violent que le temps (le temps dans ses élans, ses heurts, ses voltes.)
8. Toi aussi, mon frère le vent, au souffle perpétuellement désaccordé, incapable de compter, te mesurer – te décompter à toi-même. «Loué sois-tu, mon Seigneur, pour frère Vent, et pour l’air et pour les nuages,pour l’azur calme et tous les temps : grâce à eux tu maintiens en vie toutesles créatures.» *
9. Se peut-il qu’un nuage blanc aussi lumineux, aussi angélique soit aussi inquiétant en sa forme ? Je vois un relief abrupt ; les franges ensoleillés, dénouées, bientôt fondues – pure lumière ; les falaises blanches qui le délimitent, le compriment, des strates d’air et d’eau gelée ; quelle grande faute que j’ai oubliée, qu’il me montre, en pleine lumière ?
10. Le chant de la caille des blés : petites bulles d’eau dans son gosier, qu’elle fait glousser dans son bec. Elle se tait à notre passage. Grincements pour les hirondelles. Le chant infatigable des fauvettes, noires et blanches.
11. Sur le sommet planté d’une croix, dans l’axe d’une première branche, au loin distinctement – s’alignent les deux vestiges que nous sommes venus contempler, que trop près nous ne pouvions voir entiers, séparés. Dans l’axe de l’autre branche, le village d’où nous sommes venus, derrière d’autres sommets. Il faudrait désirer être fixés ici, ne plus bouger de ce crâne herbu.
12. L’ombre des nuages se déchire sur le sol, sous le ciel entrouvert. Les sommets apparaissent plus nus, plus rudes, âpres, gris, tourmentés. Leurs fronts sévères infiniment, ridés, infiniment précis, lointains, inaccessibles. Une surrection de la roche en elle-même. Liant les cimes au regard, l’image d’un éclair
Abruzzes. Rocca Calascio
.Sommet de la Croix .«Mon cœur indiscipliné »: David Copperfield, Charles Dickens * Cantique des créatures. François d’Assise.
— Une angoisse soudaine en pensant à l’automne, alors que le ciel s’adoucit ; je taillais le ciste, la sauge, leurs arômes s’étaient libérés dans la brassée que je portais, avec ceux de la mélisse coupée.
Pourquoi cette idée de mort… Ai-je fait un pas de trop dans le jardin ?
Odeur de l’herbe coupée (elle dénonce le prédateur), la terre sous mes ongles ;
J’ai pensé : Quelque chose me manque, que l’automne aurait dû apporter – qu’il ne me donnera plus jamais : les dorures précaires des arbres, la lumière pâle, l’épaule et le cou d’une femme ou d’un homme, un léger hâle versé à leur chute,
(Je t’entends ricaner ; les arbres dont la sève se rétracte, la lumière de plus en plus courte, mon écharpe…)
Je n’atteindrai pas l’automne.
La consistance de ce manque ressemble à l’envie de vomir après la course.
Je sais creuser en moi, forcer, ne pas brusquer, sonder, attendre, guetter.
J’ignore.
Il s’était peut-être échappé quelque chose de mon âme, qui a repoussé l’automne.
Une chose m’oppressait, comme si j’étais épuisé avant de commencer la tâche qui m’était confiée, qui semblait si importante ;
un fruit avait-il mûri en moi, que je ne pouvais laisser se détacher ?
Ce serait pourtant un fruit d’été, non celui après la maturité duquel la plante se dessèche et périt.
Nous nous sommes dits : « Est-il plus simple de laisser les jours s’écouler, muets, infertiles ? »
J’ai pensé : Un orage dans le ventre, une gêne tenace, un peu comme la peur, ou une indigestion.
L’orage est déjà passé me dis-tu ? De tout ce dont on s’effraie, on a davantage peur avant. Mais savoir l’orage imminent m’est vital. Je dois me protéger, me cacher. Tu me dis que cela ne sert à rien, que l’orage a éclaté. Je suis malade parce que j’aurais préféré me cacher, que l’orage ne soit pas encore passé. De quoi ai-je espoir d’avoir encore peur ? Maintenant je suis nu. De quoi me protéger ? Que me reste-t-il ?
— Quelle bête, quelle peur en ton ventre ? La trahison de l’automne… La peur que ce que tu as à donner s’arrache de toi et t’arrache tout entier avec ton ventre, tes entrailles… Qu’il n’y ait pas de page suivante, celle de l’automne, ensuite celle de l’hiver ? Tout se ferme très lentement, entre en soi, la sève est aspirée vers la terre, les fruits qu’il faut écraser du pied, l’humidité, la vie étrange des champignons, la tristesse de Toussaint… Est-ce la raison ?
— Je ne pense qu’aux lumières rasantes, aux ombres douces qui s’allongent comme un signal précoce, aux brumes bleues sur les montagnes, à la fraîcheur du matin, une soie glacée, comme si l’on était nu, à la force du vin, la réconciliation par le vin, les fruits secs qui se cachent, la chaleur qu’il faut prodiguer… Sans moi ?..
… mais dès ce matin, au jardin après l’éveil : tu es vacillant, attiré par la lumière et l’envie d’avoir froid.
Tu as entendu ? La terre respire. Vois : elle est tendre, noire, reposée ; la rosée ne s’évapore pas, des pleurs sucrés montés du sol. Les arbres, les plantes autour de toi sont impassibles ; dans le temps figé, ils ruissellent ; les murets sont humides, je m’attarde, passe la pulpe des doigts sur les grains du ciment, leurs pointes, coquillages sortis de l’ombre, ses reliefs ; les mousses recouvrent le crépi, tellement vives, broderies qui pendent – si inconscientes ; le soleil doux, faible, entier déjà… Et l’état vaporeux de toutes choses, fraîches, fraîches, avant de reprendre leur forme solide, se redresser.
Dans le parc désert autour de midi l’herbe est sèche – est elle cassante ? la terre couleur de pierre, crue, os –
D’où vient cette douceur ?
Les ombres des feuillages se posent sur les statues, comme fontaines autour d’elles, à terre, les ombres se rejoignent : lambeaux, laines foulées entre elles, clarté des jours à même le sol, comme sable, l’ombre est gardée entre les arbres – pins parasols, troncs étirés par saccades, soulevant leurs ombelles, vives, claires – cyprès, ifs, flammes raides, indifférentes – palmiers, cèdres, chênes verts :
La canopée dessine une carte, l’ombre est rivière, îles, crue,
Les perruches volent comme des diamants, leurs cris rayent le ciel, elles volent par deux, prolifèrent,
Giardini secchi, jardins secs – la couleur de l’herbe est celle de l’enduit jaune des façades
Douceur à cause de l’attente ; elle sera si longue avant de partir, à cause, tout autour, de la couleur d’une chair tendre, une couleur presque mate de fruit : celle des murs, devinée derrière les feuillages, entre les troncs ébranchés jusqu’aux épaules (rugueux, sillons, grands squames) – à cause de celle du ciel, soyeux, sans ride, légèrement posé, légèrement soulevé, légèrement lumineux et douloureux.
Ou bien est-ce parce que je me demande si je sais Pourquoi je suis venu ici, à Rome – ou feins de l’ignorer, ou bien parce que j’apprends sans heurt dans l’instant que je l’ignore, que je l’ignorais depuis le départ ?
Je suis venu ici pour une raison oubliée, Malgré mon désir.
La marche recommence chaque matin ; étranger à l’agitation majeure de la ville, eccomi – me voilà – embarrassé, ignorant :
tout fait signe et demeure étranger – impénétrable – doit le rester.
Dans le cratère de la ville marcher extra muros, sans autre mesure que le champ d’un aimant lointain, (Les trois premiers jours, il n’y avait ni ombre ni soleil, seulement la chaleur coupante du ciel, une vapeur pesante. Sans ombre, la ville s’exposait nue, crue et sévère, dans ses couleurs obsédantes : ocre, jaune, brique, gris ; verts les seules têtes des pins parasols, les flancs des cyprès)
ayant cherché en elle, ayant dû extraire d’elle – purement, après la première et incertaine impulsion du désir, ce qu’elle m’a donné,
Assis sur ce banc, serein – il est midi passé ; n’attendant rien, je saurai ce qui est venu,
je l’ai vite su : c’est après que je pourrai le dire
I. Marchant vers deux lacs, que j’imagine enfouis, à une distance que j’ignore, devinant la forme des collines A la manière dont elles sont assemblées autour d’eux,
telle la main lorsqu’elle éprouve le plaisir d’être guidée par des courbes successives – et l’esprit, la sensation du corps soulevé par la caresse – et le regard, l’inépuisable ondulation où chuter et se lancer – leur battement.
Marchant dans la divination du plaisir à venir, conduits à présent à l’exact alignement :
Le seuil lointain abaissé, la forme du passage apparue : roches sur le sommet, en un sombre déchirement, indistinctes – le seuil ouvert, la plaine.
Une eau large, très lentement remuée, glissée jusqu’à nous, qui se recourbe –
À présent nous voilà tirés vers le seuil là-haut, privés de poids ; l’herbe fuit devant nous, entrainés, comme dans une barque halée –
les bords de la vallée s’écartent doucement ; montés à ses flancs, parmi chaumes et chardons, creusés par les sabots des bêtes – (nous y posons nos pas) j’imagine en regardant
la courbe large du synclinal
Qu’il doit exister une ligne par laquelle pourrait passer le fil d’un ruisseau : une couture légère, sinueuse, exacte – un trait équidistant – de sorte qu’elle partage la vallée tout son long en deux parties égales
Parmi les troupeaux : bêtes éparses, nombreuses – indifférentes ; les plus proches lèvent brièvement leurs mufles interrogants vers nous.
Le souffle des herbes ensemble jusqu’à nos mains, nous-mêmes nous hissant jusqu’au pas, notre barque emplie de l’eau qui la berce ; vagues montées les unes sur les autres qui nous portent.
Le chemin s’étrécit au nœud du sentier, tourné vers le sommet.
Nous sommes et la barque et l’eau indistinctement
et la vallée dont nous avons gagné la passe est eau et barque indistinctement.
II. Une grange cistercienne, au sommet – les pierres disposées – grises, de couleur semblable à celle des parois des grands sommets, apparus.
Nous occupons l’espace vide, comme en un jeu, posant nos mains sur les pans de mur les plus hauts, les façades ébauchées.
Je ne sais plus : sommes-nous montés, sommes-nous descendus – me souvenant de notre bercement, des pentes nues, rauques ; de l’espace élargi ; de chants d’oiseaux – signes à présent perdus – à quelle page ? de collines rondes, ajustées selon une opulence telle, réservée au seul marcheur :
Rebonds, coulées, voltes ; dérives parmi les fruits ; piémonts indistincts du chemin ; frôler un corps, virer au près pour un autre à suivre.
Une voie tendue, exclusive, vers
Les deux étendues d’eau successives, une distance légère entre eux : deux cercles sur lesquels l’eau semble reposer, sans profondeur,
Offrandes faites aux bêtes qui demeurent pareillement étrangement silencieuses,
Qui se sont alignées au-dessus de l’eau, en lignes parallèles, suivant une topologie connue d’elles seules – sphinges rouges et grises, si nombreuses, captives qui attendent de notre bouche la question à laquelle elles brûlent de répondre.
Italia. Abbruzo. Grangia cistercense di Santa Maria del Monte
versants et vaste vallon enveloppés de fougères, que traverse le sentier,
Vertes, vertes !
Vision approchée des yeux (poser d’un oiseau)
que je puisse voir
chaque fronde, les pennes de chaque limbe, les crosses,
les formes semblables à toutes distances : chaque feuille distincte dans la foison, les cils dans la masse mouvante – la vague multipliée,
la palme entière dans la pleine ondulation de toutes, qui s’agitent dans l’ample champ uniforme : une levée douce, et fixe,
Offrande jaillissante des feuilles. Assaut flexible.
Lenteur, verdeur ondoyante !
Odeur verte des fougères, odeur de terre sucrée, d’herbe fraîchement coupée. Odeur légère, masquée, comme une fleur pudique derrière le voile immobile.
Ce pourrait être une sylve – l’échelle de crue retirée, la vision venue vers nous inchangée : troncs, branches, cils
Genêts
Nous entendons un crépitement continu. Nous faisons longuement silence. Tu me dis : “ C’est le bruit des cosses de genêts, elles éclatent, jettent leurs graines, qui se dispersent.”
Fraîcheur
Le long du chemin, des amas de roches couverts de ronces, de mousses, de fougères. Tu t’en approches. Tu me fais signe : “ Viens près de moi. L’air passe par ces roches. Il est frais. Penche-toi… D’où vient-il ? ”
Plusieurs fois, cette fraîcheur, profonde, ce souffle exhalé.
Ventre
Plus loin, j’entends le bruit de l’eau qui sourd sous les herbes, dans le haut versant, ou proche de mes pas. Parfois l’eau s’égoutte jusqu’au sentier. Pourquoi penser au poids de la montagne ? Plutôt dire : un bruit sourd, lointain, comme venu d’un ventre.
Qui respire, qui se nourrit ?
Ombres
Un arbre seul dressé devant la montagne qui nous fait face de l’autre côté de la vallée : parois nues, rêches, ridées ; seules quelques plaques de végétaux y sont accrochées. Ubac où nous sommes, Adret en face. L’ombre de l’arbre semble projetée sur la paroi de la montagne : une tache verte, très sombre suspendue à ses flancs. Nous sommes debout, dans la mire exacte du soleil. Nos ombres s’allongent devant nous. Fin d’après-midi : nos ombres et l’ombre de l’arbre sont l’aiguille d’un cadran solaire.
Rivière
Les eaux jaillissent des flancs. Chutent ou glissent sans se dissocier de la terre, des roches : un fil tendu, transparent, tressé par lui-même, insécable, une ligne brisée par tous reliefs.
L’eau en courbes ininterrompues, inachevées, appariée à la terre, à elle soumise, d’elle affranchie.
Les eaux s’abaissent, courent, se multiplient. Se joignent.
Tresses. Reflets des pierres dans la vasque. Fixité du miroir posé dans l’auge provisoire des roches. Feuilles de verre. Souffle tendu entre toutes pentes, tous obstacles.
Rivières, lacs en lesquels vous êtes imperceptiblement pris et dépris : une autre géographie que celle de vos pas.
Coulées vous irriguant de leur chant sans mètre : toutes choses sont pourtant dites par lui et votre corps est drainé par la chute de l’eau.
Ubiquité de l’eau dans la direction unique qu’elle prend. Vous l’ignorerez à jamais ; une pente béante la conduit.
L’esprit tendu, vous puisez des noms à lui donner : sa teneur, ses couleurs, ses états empreints par les mouvements du sol (cascade, gouffre, gorges, torrent, étangs…) Qui presse qui ?
Eaux traversant légères, la masse verte, eaux fusant, étreintes dans l’étau de la roche,
état aérien du verre en fusion, élan pur, fonte et flamme continues, incessamment renouvelées – ô lumière fumante de l’eau.*
Lacs en lesquels vous êtes pris et dépris. Géographie essentiellement aérienne de l’eau : la phrase qu’elle poursuit.
Foudre
Passage d’un col. La route descend en sinuant entre des arbres. Devant, un sommet nous domine. Ses pentes plongent vers les vallées, toutes ici, étroites et profondes. Atteindront-elles, plus obscures que leurs propres assises, dans le resserrement le plus grand, l’ultime sol ? Le fouilleront-elles jusqu’à la demeure du Dieu chthonien de la Foudre ?
Prairies
Pour la foison. La hauteur des herbes. Sur l’adret, les fleurs, les arbustes, les graminées, et plus haut la forêt, ont pris la place des terrasses cultivées. Je remonte la pente par le regard. Les herbes ouvrent un chemin. Elles s’allongent. Frémissent. Les pentes enherbées sont la peau d’un fruit. J’ai atteint le haut de la pente. Je la dévale en pensée, roulant sur le dos, le ventre. Je ressens à présent le frottement des herbes. Piqûres, griffures, comme après avoir porté les foins dans la grange haute, la poussière dans l’herbe, les insectes, les tiges rases, hérissées l’irritation de la peau, celle du dos, des épaules les rougeurs, l’inflammation, Nos peaux écorchées.
d’un geste accompli à l’instant pour vous dans l’espace sans borne ni assise.
Traversant l’expansion pure de la chaleur, ses ressauts – modelant la face de la terre, implacable,
l’absence de butée, à l’infini après chaque relief aperçu, une chute attendue – votre corps : elle surviendra, le vide soudain.
Sur une éminence, à vitesse lente l’idée d’une surface vient peu à peu ; le regard parvient à se fixer, la terre prend forme, et densité,
commencée par
la sensation d’isolement : fermes distantes, exposées, sans ombre, l’effort, la chaleur, l’horizon vide autour ; bosquets sombres aux pliures du sol ; arbres seuls ; sentiers blanchis, la craie s’est écrasée qui les a tracés – exils sur une tôle herbue, un dos démesurément allongé, et bosselé ;
la face du soleil à même le sol ; autour de vous de grandes aires mouvantes – la découpe nette d’une colline totalement rase ; de larges champs ajointés selon leur équilibre – retenir sa respiration – ils sont tous moissonnés, cuisants ; dorures pelées – de grandes toiles assoiffés ; qui marcherait là ?
II.
Mais la terre nue est noire et profonde.
Une forme de chute et d’obstination, de course vers le vide, la brûlure de tout le corps en son élan ; il résiste – ensuite cède et se relève – je le ressens en regardant les collines : les reliefs basculent, se haussent : une surrection lente, tenace.
A cause de la maturation du sol, la fertilité de cette terre sombre : grâce aux morts, et au feu, et à la pierre appelée nenfro.
Des fermes encore, sous la tôle surchauffée les meules empilées, les pneus dans la cour, les bâtiments perpendiculaires.
Observant les pylônes et les fils électriques : l’autre épaisseur, celle du ciel, un calque, sa transparence – des lignes obsessionnelles, seules droites, tirées depuis la mer – une direction consciente.
Sous la lumière, l’assemblée souterraine des nécropoles.
III. Sous la terre : l’assise des tombes pour le banquet des morts – demeures superposées dans les vallées de la mort sans ombre – dieux sans syllabes –
l’ample montée du soleil jusqu’à nous
Tuscia : terre des Étrusques. Nenfro : roche d’origine volcanique, tuf gris peu résistant à structure compacte, que les Étrusques ont utilisé pour leurs sculptures.
Marchant chaque jour le long de la longue allée regardant les plantes :
celles qui ont séché feuilles brunies par le soleil celles dont les tiges alourdies se sont courbées, elles étaient si droites, des inflorescences profuses comme des yeux – la poussée la fleuraison le dépérissement,
Me rappeler comme en rêve, le plaisir pris à les planter : un passé proche, entre mars et juin, fleurs, plantes, à chacune j’ai parlé avec les doigts dans la terre et les gestes des mains nues creusant, redressant les tiges, tassant la terre – signes répétés autour d’elles, reflets de leur forme à venir,
La terre, l’eau apportée et la parole.
La force tirée d’elles pour croître, puisant le sol et le soleil.
Ce jour, je ne les ai pas regardées elles soudainement, si brièvement si légèrement devenues les signes altérés du temps passé avec elles – d’elles a émané – elles ont vibré sans bouger – ce trouble : j’ai vacillé – un poids, un nuage sombre,
En quel endroit du corps cette douleur lointaine, le cœur le ventre la gorge ?
Témoins transformés de ce qui n’est plus : la dépense lente des forces, les gestes et la suite des gestes, leur étirement dans le temps, la minutie des soins, les transports de la terre et de l’eau, la sueur, les doigts enfoncés sans protection dans la terre, les outils rassemblés incomplètement, la taille, les griffures, le discours à chaque plantation les mots prononcés retournés avec la terre,
L’image flotte en moi – vapeur, je me vois hors-sol penché, courbé, accroupi –
hors-temps entre ces jours et l’instant présent auquel la chose est parvenue à se formuler – une butée,
Je suis je serai effacé par chacune des plantes que j’ai fait croître,
C’est un battement du cœur hors de moi, le sang m’est pris pour elles : que se passera-t-il après l’ultime jet ?
Juin et juillet 2026. Photos AGP, Museo delle Erbe, Sansepolcro.
L’herbe tiède, son souffle élevé jusqu’à mon visage, la main posée sur elle ; en recueillir l’odeur, la paume retournée vers le ciel – exprimée de si loin, si précise, si proche,
Prés, chaleur, meules,
Marcher, s’allonger, porter,
A nu le corps, devant l’épreuve – devant l’herbe, les foins, la brosse des chaumes,
Le silence qui doit être fait pour
devenir égal à l’herbe
comme en l’instant précédant le poser des doigts sur votre peau, la chaleur reçue, le corps ne se défend pas –
Tiédeur de l’herbe en toutes les fibres de votre corps ; les limbes se courbent, toutes prises sous votre souffle – les herbes du ventre remuent, la sève chaude, les crosses se déroulent – brins de mémoire sans passé ; mis à nu, le temps s’enfuit :demeure la chaleur présente de tout le corps – l’effort, le repos…
Ici les parterres sont pelés, l’herbe fanée – ici l’herbe coupée, sueur sucrée, menthe, expiration des feuilles sectionnées : quels mots pour chaque herbe, toutes blessées dans la foison, et fixer les détails que je ne vois pas encore ?
Ciel étincelant pur verre soufflé dans les bruits de sa fusion de sa combustion
Cris des corneilles des pigeons s’élevant, gravier frôlant le ciel, leurs ailes ne peuvent fondre
Cassantes l’herbe et les feuilles courbes
Les arbres retiennent leur respiration les ramures terminales écartent la lumière
Devant nous quelques arbres dans l’instant violent de leur incendie devant nous interrompu l’incendie blanc de l’arbre devant le ciel blanc images surexposées de l’arbre dans la flamme : torche imprenable dans le dessin de sa hanche, flamme entière à la place du ciel entier, avant leur disparition conjuguée – effacés l’un dans l’autre dans une image dernière. Nous ne nous étions pas retournés – Derrière nous, le buisson ardent et muet – L’apprêt d’un ultime cri d’angoisse – resté accroché dans la gorge
Penser le Feu en soi : Serai-je l’écorce consumée, l’Aubier adonné au feu, toutes fibres délacées – ou, boiteuse et lascive, par hautes lignes souples coulant le long des fibres passives, la Flamme ? Il me faut ce cœur consentant et la matière ignifère (elle l’ignore !) pour que mon propre cœur excédé tressaille et se répande.
Les chênes sans bruit grincent dans leurs ombres : fils invisibles d’étoffes grises, ajourées de cendres et de grains de poussière
Ici, l’arbre entier, roux est resté droit ; contourner ses bras invaincus et raides : arbre en train de mourir, brandissant à ses bois nus, de raides plumets d’étoupe rousse et de feu mort